Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/325

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Crois-tu que l’Espérance à ta suite envolée
Parte en brisant les dés sur un si bel enjeu ?
Ah ! grand Dieu ! qu’en diraient Socrate et Galilée,
Tous les semeurs de verbe et les voleurs de feu ?
Auraient-ils ennobli nos arts de leur pensée,
Notre religion de leur pressentiment,
Et, portant tout le poids de l’œuvre commencée,
Légué tout le profit de son achèvement ?
Auraient-ils par la lutte et par la découverte
Fait la sécurité qu’on savoure aujourd’hui,
Pour que l’âme plus libre, allant mieux à sa perte,
Corrompit ses loisirs en innovant l’ennui ?
Les abris sont plus sûrs, les volontés meilleures,
On ne meurt plus de faim, mais on en souffre encor ;
Que l’amour et la paix sur toutes les demeures
Comme un soleil égal versent la joie et l’or !
Les hommes qu’étreignait leur misère sauvage
En se liguant contre elle ont pu s’en affranchir ;
Mais cette ligue engendre un nouvel esclavage,
C’est de leurs droits vendus qu’il faut les enrichir.
Tu ne l’as pas compris : ton vague et triste livre
Nous laisse plein de vœux et de regrets confus,
Il donne des désirs sans donner de quoi vivre,
Il mord l’âme et la chair ; je ne l’ouvrirai plus !