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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

aucun temps. Lorsque les premiers officiers se retirèrent et qu’on en expédia d’autres pour les remplacer, il y eut naturellement dans le nombre des intrigunts et des esprits tracassiers — sont ceux-là qui firent détester les Anglais. Hâtons-nous d’observer que ces trouble-fêtes avaient leurs coudées franches et se rendaient d’autant plus incommodes que nos gens n’avaient personne qui put remontrer en notre nom contre leurs agissements. Un silence aussi parfait ne dut pas donner l’éveil à l’Angleterre sur la situation véritable du pays. Les Canadiens étaient mécontents parce que certaines parties de l’administration fonctionnaient à leur désavantage, mais les ministres de Londres le savaient-ils ? Les dépêches de cette époque roulent toutes sur le mode de gouvernement qu’il convient d’adopter — savait-on que le plus mauvais régime anglais est meilleur que tous les systèmes français et par conséquent que la question n’était pas de ce côté ? Le choix des officiers civiles et judiciaires : tel était le problème. On ne le sut jamais bien à Londres. Il va sans dire que le cœur des Anglais ne nous était pas acquis d’avance ; la conquête entraîne toujours plus ou moins de ces haines de race qui font du vaincu un opprimé, aussi n’exigeons-nous pas de tous les Anglais de ce temps un amour fraternel à l’endroit de nos compatriotes, mais enfin avouons que ceux qui abusaient de leur position n’étaient point contrecarrés par la noblesse, notre avocat naturel auprès du pouvoir.

Après son retour en Angleterre, Murray fut appelé (1766) à exposer aux ministres la situation du Canada. « La noblesse, dit-il, est nombreuse et se pique de son ancienneté aussi bien que de sa gloire militaire. Ces nobles sont seigneurs de toutes les terres cultivées, et quoique pauvres, ils sont en position, dans ce pays, où l’argent est rare et le luxe encore inconnu, de maintenir leur dignité. Leurs censitaires qui ne payent à peu près qu’une piastre par année pour tout droit, sont à l’aise et vivent bien, ils ont été habitués à respecter leur noblesse et à lui obéir… Ils ont supporté ensemble les travaux de la guerre, et leur mutuelle affection s’est renforcée après la conquête. »

Il parle ensuite du mauvais choix des officiers civils. Les charges de secrétaire de la province, registrateur, greffier du conseil, commissaire des magasins et approvisionnements, etc., ont été données par patentes, dit-il, « à des hommes intéressés qui les ont revendues aux plus hauts enchérisseurs et ceux-ci n’entendaient rien à la langue du pays. Comme il n’y avait pas de salaire attaché à ces fonctions, il fallait avoir recours aux honoraires, lesquels d’après mes instructions, je dûs fixer au taux des plus riches colonies. Ces fortes taxes, jointes à la rapacité des avocats anglais, pesaient lourdement sur les Canadiens ; mais ils se soumirent avec patience ; et bien qu’invités et stimulés à la révolte par quelques uns des trafiquants audacieux de New-York, ils ont accepté avec grâce l’acte du timbre, dans l’espoir que leur bonne conduite les recommanderait à la faveur et à la protection du souverain. »

Dans la même dépêche, Murray signale l’ignorance des Canadiens que leur ancienne mère-patrie s’est bien donné de garde de faire instruire, et il suppose que l’Angleterre, avec un peu de soin, pourrait tourner le clergé « qui à l’avenir sera forcément tout canadien, » vers l’instruction anglaise, de manière à n’avoir, après un certain temps, qu’un peuple élevé dans