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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

les maîtres d’une certaine impétuosité, qui les rend plus propres à un coup de main ou à une expédition brusque qu’aux opérations régulières et suivies d’une campagne. On a encore observé que, parmi un très grand nombre de braves qui se sont distingués dans les dernières guerres, il s’en est trouvé assez peu qui eussent le talent de commander. C’est peut-être parce qu’ils n’avaient pas assez appris à obéir. Il est vrai que, quand ils sont bien menés, il n’est rien dont ils ne viennent à bout, soit sur mer, soit sur terre — mais il faut, pour cela, qu’ils aient une grande idée de leur commandant. Feu M. d’Iberville, qui avait toutes les bonnes qualités de sa nation, sans en avoir les défauts, les aurait menés au bout du monde… Ce qui doit surtout faire estimer nos créoles, c’est qu’ils ont un grand fond de piété et de religion et que rien ne manque à leur éducation sur ce point. Il est vrai aussi que, hors de chez eux, ils ne conservent presque aucun de leurs défauts. Comme, avec cela, ils sont extrêmement braves et adroits, on en pourrait tirer de grands services pour la guerre, pour la marine et pour les arts, et je crois qu’il serait du bien de l’État de les multiplier plus qu’on n’a fait jusqu’à présent. Les hommes sont la principale richesse du souverain, et le Canada, quand il ne pourrait être d’aucune utilité à la France que par ce seul endroit, serait encore, s’il était bien peuplé, une des plus importantes de nos colonies… Il y a une chose sur quoi il n’est pas facile de les excuser ; c’est le peu de naturel de plusieurs pour leurs parents, qui de leur côté ont pour eux une tendresse assez mal attendue. Les Sauvages tombent dans le même défaut, et il produit parmi eux les mêmes effets. »

Un voyageur bien différent du père Charlevoix, par la conduite légère qu’il a tenue, se plait néanmoins à rendre hommage à notre population. C’est le sieur Le Beau : « En général, tous les habitants du Canada sont bons, affables, laborieux, et il n’y a presque jamais ni querelles ni disputes parmi eux. Comme le climat du pays est froid ils parviennent à une belle vieillesse. J’y ai vu quantité de bons vieillards, forts et point caducs, je m’imaginais quelques fois, en me promenant dans leurs habitations, être au commencement des premiers siècles, parmi nos anciens patriarches, qui ne s’amusaient qu’à l’agriculture. Nos Canadiens, qui leur sont comparables en ceci, quoique d’ailleurs un peu intéressés, paraissent cependant ne se pas soucier des richesses, si l’on en excepte ceux qui demeurent dans les villes, car pour les autres, les vivres qu’ils ont toujours en abondance semblent leur suffire. Ils ont une façon d’agir si douce, si civile et si engageante, surtout envers les étrangers Français qui viennent de l’Europe, que ce n’est qu’avec regret qu’ils peuvent quitter leur conversation. Ils sont si charmés de nous entendre parler de la France, qu’ils regardent avec vénération comme le pays de leurs pères, qu’un Français peut aller avec tout l’agrément possible et sans argent depuis Québec jusqu’à Montréal. Je suis persuadé que si cet étranger voulait avoir la complaisance de s’arrêter autant que ces bonnes gens voudrait le retenir chez eux, il n’arriverait pas sitôt à cette dernière ville… Le luxe ne règne point parmi ces habitants de village, si j’ose m’exprimer ainsi, eu égard à ceux des villes. Il est vrai, néanmoins, qu’il s’en trouvent parmi eux qui se distinguent par une conduite toute opposée aux mœurs générales. Ce sont les coureurs de bois… J’excepte ceux-ci du général de la nation, parce que, en