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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

subsistance jusqu’à l’arrivée des convois ; que les Renards fugitifs[1] auraient recours à leurs ruses ordinaires pour nous débaucher nos alliés, et que, pour obéir à l’ordre de M. de Ligneris, qui nous défendait de nous exposer mal à propos, en gardant un poste si mal assuré, le mieux était de partir au plus tôt et de profiter de l’embarras de nos ennemis. Après cette décision, on se retire, et chacun prend des mesures pour le départ. Le lendemain, plusieurs vinrent me dire qu’ils avaient changé de sentiments et qu’ils ne trouveraient pas ailleurs le débits de leurs effets.[2] J’eus beau leur représenter que le service du roi et le bien de la colonie devaient l’emporter sur l’intérêt, leur parti était pris, et je fus obligé de partir sans eux. Nous prîmes trois canots et nous partîmes, le 3 octobre, au nombre de douze,[3] entre lesquels étaient le R. P. Guignas et les MM. Monbrun.[4] Quoique les eaux du Mississipi fussent basses, nous crûmes devoir tenter cette voie pour aller aux Illinois, et de là à Montréal. À peine fûmes-nous rendus vis-à-vis l’Ouisconsin que nous découvrîmes les traces d’un parti Renard ; et après trois jours de marche, nous trouvâmes leurs canots, qu’ils avaient laissés à la rivière des Ayous pour marcher plus librement dans la profondeur des terres. Le 12 octobre, assez près de la rivière Kikapous, nous trouvâmes d’autres cabannages, des vestiges d’hommes, de femmes et d’enfants ; et le 15 quantité de bêtes qui, courant le long du rivage, semblaient fuir les chasseurs. De grands feux allumés et le bruit de quelques coups de fusils, me firent juger que l’ennemi n’était pas loin. Je crus devoir, pour plus grande sûreté, marcher la nuit ; mais les eaux étant fort basses, nos canots d’écorce étaient à chaque moment en danger de se briser. Le 16, à huit heures du matin, des Kikapous[5] nous ayant découverts, quittèrent leurs pirogues et coururent au village, situé sur une petite rivière, à trois lieues du Mississipi. À peine fûmes-nous auprès de l’embouchure de cette petite rivière, que nous vîmes venir, par terre et en canot, quantité de Sauvages qui semblaient vouloir nous barrer le chemin. Aussitôt nous chargeâmes nos vingt-cinq fusils, résolus de nous bien défendre. Ils nous crièrent de loin : « Que craignez-vous, mes frères ? Les Renards[6] sont loin d’ici. Nous sommes Kikapous et Mascoutins[7] et nous n’avons aucun mauvais dessein. » J’envoyai deux Français et l’interprète, à qui ils dirent que leur village n’était qu’à trois lieues. »

Les Français ne voulurent pas se rendre à l’invitation de descendre à terre. Les Sauvages alors les entourèrent avec vingt-cinq canots et force fut de les suivre chez eux, au milieu de protestations d’amitié dont on pouvait à bon droit suspecter l’intention. Cette capture eut lieu près de la rivière aux Bœufs (Buffalo Creek, Jones County Town) aujourd’hui.[8] La « Relation » de M. de Boucherville est longue et très intéressante. Nous nous

  1. Leur pays avait été ravagé par M. de Ligneris, mais leurs bandes n’avaient pas été anéanties et elles n’en étaient que plus redoutables par l’esprit de vengeance qui les animait.
  2. Les articles qu’ils avaient apportés du Canada pour traiter avec les Sioux.
  3. Dix-sept Français, selon Ferland, Cours d’Histoire, II, 436.
  4. Montbrun, La Perrière, Boucherville étaient cousins-germains de La Vérendrye.
  5. Leur demeure était au bas de la rivière Ouisconsin ou Wisconsin. Ils parlaient la même langue que les Mascoutins dont il va être fait mention.
  6. Nation qui habitait le territoire à l’ouest de Chicago.
  7. Le pays des Renards était entouré par ceux des Puants, des Folles-Avoines, des Kikapous et des Marcoutins.
  8. Ferland, Cours d’Histoire, II, 441.