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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

déjà dans le nord-ouest ; en tous cas, ses jeunes frères n’ont dû l’y suivre que plus tard. Son neveu, Christophe Dufrost de La Jemerais, semble avoir eu surtout la conduite des expéditions qui allaient en Canada porter les pelleteries et qui revenaient avec des marchandises de traite. « Il s’était, dit M. Margry, associé aux travaux et à la fortune de son oncle dès le commencement de son entreprise. » Les fatigues de ces voyages son inimaginables. Entre les deux glaces, ce qui signifie entre la débâcle du printemps et les gelées de l’automne, les voyageurs avaient juste le temps d’accomplir leur course, l’aviron à la main, du matin au soir, ne changeant de travail que pour « faire portage, » et ne s’arrêtant qu’un peu pour manger et dormir.

Le gouverneur de la Nouvelle-France s’était proposé d’écrire de nouveau au ministre, du moment où La Vérendrye serait parvenu au lac Winnipeg, et de solliciter pour lui les secours nécessaires à la poursuite du reste de son entreprise. Il tint parole et représenta à la cour que l’effort suprême étant fait de la part des particuliers, il devenait impossible de passer outre, faute de moyens pécuniaires, et que l’on espérait des secours du roi. La Vérendrye, harcelé par ses équipeurs avides de profits et très peu sensibles aux charmes des découvertes, lassait leur patience à force de s’éloigner dans les terres, tandis qu’il eut été si aisé de pratiquer un commerce lucratif aux portes du lac Supérieur. Pris entre ces deux sentiments opposés, celui du trafic et celui des découvertes, notre héros leur faisait face à tous deux à la fois. D’un côté il versait des dividendes dans la bourse de la société et d’autre part il sacrifiait tous ses bénéfices personnels, ceux de ses fils, et de plus s’endettait de quarante-trois mille francs, uniquement pour payer ses propres frais de découvertes. Quel exemple, comparé aux exigences des marchands et aux mesquineries de la cour !

Le 10 octobre 1733, le gouverneur et l’intendant Hocquart écrivaient à M. de Maurepas : « M. de la Jemerays, neveu de M. de la Vérendrye, nous a représenté que, si Sa Majesté voulait en faire la dépense, on pourrait aisément réussir à la découverte de la mer de l’ouest, étant présentement au lac Ouinipigon, mais que, pour eux et leurs associés, ils étaient hors d’état de pouvoir faire cette entreprise, ayant perdu plus de quarante-trois mille livres, et les voyageurs ne voulant aller plus loin qu’ils ne soient payés de ce qui leur est dû, ni les équipeurs fournir des marchandises pour continuer leur voyage. La dépense ne serait pas considérable. Les frais des engagés pendant trois ans, et ce que l’on pourrait fournir des magasins du roi, suivant le calcul que nous en avons fait en présence de M. de la Jemerays, ne monterait tout au plus qu’à trente mille livres. Nous avons l’honneur de vous avertir que, par le traité, nous ne pouvons les obliger d’aller plus loin que le lac Ouinipigon, que nous ne croyions pas si éloigné. » Après avoir cité cette dépêche, M. Margry ajoute : « Il fut répondu de la cour qu’il n’était pas convenable que le roi entrât dans la dépense que MM. de Beauharnois et Hocquart proposaient : — ceux qui étaient dans l’entreprise devaient être en état de continuer, par les profits de pelleteries qu’ils étaient à portée de traiter. Mêmes paroles, à peu près, le 12 avril 1735. Le sort en était jeté, M. de la Vérendrye devait abandonner la découverte ou la faire seul, à ses risques et périls, sans autre moyen qu’un