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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

« On donnera, disait-il, trois sauvages pour deux nègres. Les sauvages, dans les îles, ne pourraient pas fuir, étant dépaysés, et les noirs ne pourraient aller marrons à la Louisiane, parce que les sauvages les tueraient. » Il ajoutait : « J’ai ordonné de veiller sur plusieurs habitants de la Rochelle qui sont dans le dessein de sortir du pays. Ce sont des gens qui ont amassé du bien en tenant cabaret. Par conséquent, il serait, ce me semble, juste de les obliger à rester. » La logique de ce raisonnement est plus que contestable, et cet acte de despotisme ne pouvait avoir que de fâcheuses conséquences pour la colonie. Ce n’était guère le moyen d’attirer des colons, que de proclamer au monde que la Louisiane était une prison, dont les portes se fermaient sur tous ceux qui y entraient et ne s’ouvraient que difficilement pour ceux qui voulaient en sortir. La demande faite par Bienville au sujet de l’échange des sauvages pour des nègres fut soumise à M. Robert, un des chefs de bureau du ministre de la marine, lequel répondit par cette note, en date du 26 novembre : « J’ai examiné la proposition de M. de Bienville, appuyée par M. d’Artaguette, de faciliter aux habitants des îles les moyens d’échanger des nègres contre des sauvages. Cet échange ne peut se faire. Les habitants des îles qui ont de bons nègres les gardent. Le seul moyen d’avoir des nègres, dont le service est en effet fort utile, est de les faire venir de la côte de Guinée ou de les acheter de ceux qui les y vont chercher. » Le sieur de La Salle, depuis sa destitution, n’en était pas moins resté dans la colonie ; bien qu’il ne fut plus revêtu d’aucun caractère officiel, il ne s’en occupait pas moins des affaires de la colonie, et ne se faisait pas faute d’envoyer dépêche sur dépêche au ministre. Dans celle du 12 mai, il demande qu’il soit envoyé trente filles, pour empêcher par des mariages les désordres et les débauches qui se commettent avec les sauvagesses. « Cela, dit-il, retiendrait un nombre de voyageurs qui ne s’amusent guère qu’à aller chercher des esclaves chez tous les sauvages de la Louisiane qui, par cette raison, sont animés contre nous ; outre que plusieurs de ces libertins se font assommer, ce dont on ne peut tirer vengeance, ce qui fait mépriser la nation par ces sauvages. Le nommé La Barre, Canadien, vient d’être assassiné par deux sauvages et une sauvagesse qu’il amenait pour vendre. Il faudrait des nègres. »

« L’année 1710 arriva, sans apporter aucune modification à l’état de détresse dans lequel végétait la colonie, car Bienville fut forcé d’annoncer au gouvernement la mauvaise nouvelle : « qu’il était dans une si extrême pénurie de vivres, qu’il avait été obligé de donner la plus grande partie de ses hommes à nourrir aux sauvages. » Le gouvernement français, croyant sans doute que la non prospérité de la colonie tenait à la mauvaise administration du gouverneur, nomma pour le remplacer, en date du 5 mai 1710, M. de Lamothe-Cadillac, qui fut chargé, concurremment avec M. d’Artaguette, d’examiner les comptes de M. de La Salle, et les plaintes contre M. de Bienville. On ne pouvait guère faire un choix moins judicieux, comme on le verra par la suite. »[1]

La guerre qui sévissait toujours en Europe permettait aux corsaires d’attaquer les

  1. Sur Lamothe-Cadillac, voir Revue Canadienne de 1882, p. 680 ; 1883, p. 14, 406.