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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

ses armes, son vêtement ; conserver une bonne humeur inaltérable au milieu des épreuves de cette rude existence, voilà le type dont nulle colonie anglaise ou espagnole ne nous offre d’exemple. Lorsque les rivages inhospitaliers de la baie d’Hudson résonnaient au chant de la Claire Fontaine ; que les côtes de Terreneuve entendaient les refrains de nos chansons à boire ; que les flots du Mississipi et du golfe du Mexique portaient nos joyeux canotiers redisant des couplets d’amour, ou lorsque venait éclater aux oreilles des garnisons anglaises l’hymne de guerre des fils du Saint-Laurent, tout un continent rendait hommage à la race héroïque de ces campagnards devenus soldats par nécessité, découvreurs par goût et poètes par vocation. De tels hommes fondent des empires. C’était à la France à surveiller l’impulsion de leur ardeur, à tenir l’équilibre entre ces forces éparpillées au loin et le foyer d’origine, le Bas-Canada. Au lieu de leur fournir aide et protection, la mère-patrie exigea davantage des Canadiens, elle les poussa aux aventures, honora le métier des armes, puis cessa d’envoyer des cultivateurs ; elle fit peser sur ce petit peuple le dur monopole du commerce, et tendit enfin jusqu’à les briser les ressorts de cette machine admirable.

Frontenac, au temps de sa première administration, avait fait de la milice ce qu’elle devait être par la suite. Il écrivait en 1672 : « Les soldats ne reviendront pas plus cher (en les recrutant) ici qu’en France et je puis garantir qu’on les tiendra bien munis de toutes choses à raison de six sols de France par jour, sans qu’il soit besoin de faire venir que les étoffes et les équipements, qui seraient du reste retenus sur la paie. » Va sans dire que ceci a trait aux troupes royales, dans les rangs desquelles les volontaires canadiens commençaient à entrer. En temps de guerre tous les miliciens comptaient comme soldats. Le pays passa bientôt à une sorte de régime de caserne, voulu par les colons et trop encouragé par le roi. Des règlements furent promulgués. Étaient seuls exempts du service militaire les prêtres, les juges, les notaires, les procureurs-fiscaux, les greffiers et les seigneurs, encore ces derniers se regardaient-ils pour la plupart comme obligés de marcher à la tête de leurs censitaires. Il y avait un capitaine dans chaque paroisse un peu peuplée ; dans les grandes on en comptait deux ou trois ; les hommes composant une compagnie étaient tenus d’obéir aux ordres de cet officier. La colonie entière ayant ainsi des cadres de milice toujours au complet, on les utilisait en temps de paix pour la transmission des volontés du gouvernement — civil ou judiciaire. À la deuxième génération, ce mécanisme fonctionnait admirablement. Au milieu de ses fermes, le cultivateur faisait un continuel apprentissage de la guerre et de la discipline ; la jeunesse allait par les bois, se formant aux fatigues de la vie en plein air ; d’année en année, d’anciens soldats licenciés se joignaient aux habitants et entretenaient ainsi l’esprit militaire parmi eux. Les lieux d’étude des Canadiens, comme dit Parkman, étaient les lacs et les cours d’eau « et ils s’y montraient écoliers consommés. Forestiers experts, adroits et hardis canotiers, toujours prêts à combattre, servant souvent sans paie, ne recevant du gouvernement que les vivres et l’embarcation, ils étaient debout en un instant pour toute périlleuse entreprise ; dans la guerre d’escarmouche au milieu des forêts, il y en avait peu de comparables aux membres de cette vaillante organisation. » Les titres de noblesse accordés,