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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

général. On peut dire que ce fort est le plus beau bâtiment de toute la ville, mais quoiqu’il soit fort élevé, il ne la commande pas de tous côtés, comme le rapportent plusieurs voyageurs, car les maisons qui se bâtissent encore aujourd’hui, derrière les récollets, sont beaucoup plus élevées que ce château… La basse-ville est défendue par une plateforme dans le milieu, qui bat à fleur d’eau, de sorte qu’il serait difficile aux vaisseaux de passer sans être incommodés, mais cette plateforme est fort négligée. Les maisons de la haute-ville n’ont qu’un étage ; plusieurs même n’en ont point et sont de distance en distance séparées les unes des autres, ce qui ne fait pas un fort bel effet, mais comme les trois quarts et demi de ses habitants sont pauvres, il leur est impossible de faire autrement… Les jésuites ont un grand bâtiment assez superbe et un collége ouvert, ou plutôt une école, qui sert à instruire un petit nombre d’enfants. » En 1728, le gouverneur avait proposé de construire une citadelle à Québec ; on lui objecta que les Canadiens n’aimaient pas la guerre derrière des murailles ; que la ville pouvait se défendre telle qu’elle était et que, d’ailleurs, l’argent manquait pour payer ces frais. M. Rameau nous dit que de 1730 à 1740, le pouvoir consacra, chaque année, un million sept cent mille francs aux défenses de cette ville, et il fait la remarque que, en employant mieux cette somme, on eut pu amener de France assez de colons pour n’avoir pas besoin de forteresse. M. l’abbé Joseph Navières[1], curé de Sainte-Anne de Beaupré (1734-1740), se plait à nous donner le tableau de Québec et de ses environs : « Toutes les maisons, prises ensemble, ne laissent pas de faire un grand volume ; elles sont bâties de pierre et à la réserve de trois ou quatre couvertes d’ardoises[2], les autres ont une couverture de bois coupé en façon d’ardoise, ce qui ne laisse pas d’être agréable à voir… La situation de la ville est assez agréable ; elle n’est pas moins forte que les villes de guerre qui sont en France… Québec est fort peuplé ; les gens y sont gracieux, civils, honnêtes, bienfaisants, le tout à la mode de Paris[3], qu’ils se flattent de suivre. Les avenues de Québec, soit par mer, soit par terre, ne cèdent point à celles des plus grandes villes ; les chemins sont beaux et unis, les campagnes fertiles en toute sorte de grains ; les plaines y sont communes, les prairies belles et fleuries, la chasse et la pêche meilleures que dans la France. On y voit toute sorte de gibier et on le mange à bon marché. Les bœufs sont en grand nombre, aussi bien que les vaches, ce qui oblige les habitants de les donner presque pour rien ; les plus gras ne pèsent que cinq cents livres et leur viande est encore plus fine que celle des bœufs limousins. Le lait est aux habitants des campagnes de ce pays, ce que sont les chataignes aux paysans de notre province[4] ; il n’y en a point qui n’aient au moins deux bœufs, un cheval et plusieurs vaches. Chacun est chez soi et fait lui-même tout ce qui lui est nécessaire, à cause de la rareté des ouvriers[5]… On ne sème les blés qu’aux mois d’avril et de mai et on

  1. Voir la Revue de Géographie, Paris, 1882, page 81-105.
  2. Ces ardoises venaient de France. En 1722 on en importa cent milliers pour couvrir les magasins du roi à Montréal.
  3. M. Navières avait vécu à Paris et il en gardait un excellent souvenir
  4. M. Navières était né en 1708, à Limoges, d’une famille distinguée que l’on retrace dans la principauté de Sedan jusqu’au seizième siècle. Il avait fait à Paris de bonnes études.
  5. Les ouvriers ont toujours été rares en Canada ; aussitôt arrivés les émigrants prenaient des terres et se créaient par ce moyen une indépendance dont les paysans du royaume étaient loin de jouir.