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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

chambre pour ne pas encore fonder une feuille politique ; d’ailleurs, à quoi bon ? cette démarche eut soulevé des préjugés, comme de coutume. Même pour des Anglais, c’eut été un acte assez vif que la publication d’un journal de cette espèce. La première agitation sérieuse en Angleterre en faveur de la presse libre partit d’un dîner de whigs (1795) sous la forme du toast suivant : « À la liberté de la presse, qui est comme l’air que nous respirons et sans lequel nous mourons. » Ceci pouvait passer à Londres, mais à Québec, et dans la bouche d’un Canadien !

Dans le Haut-Canada, la première session du parlement eut lieu la même année qu’à Québec (1792). La constitution accordée à cette province était semblable à celle du Bas-Canada. On sait de quelle gauche façon les U. E. Loyalists s’y prirent pour la mettre en pratique. Ce ne furent que bévues et méprises durant un certain temps. Les historiens en ont fait des gorges chaudes. Le greffier de la chambre représentait à lui seul toute la science parlementaire du nouveau corps. Le gouverneur obligé de trancher des questions d’ordre et de procédure, déclarait qu’il n’y comprenait rien du tout. Les députés furent plusieurs jours en séance avant que de songer à élire un président, un orateur, comme on dit en Angleterre. Ces tâtonnements n’avaient pas lieu à Québec. Sans être savants et rompus au métier, les Canadiens-Français possédaient des idées plus pratiques touchant la direction d’une chambre d’assemblée de ce genre, et quoique la presse et le parlement de Londres eussent retenti du bruit de notre ignorance, nous sûmes, dès les premiers jours, déconcerter nos détracteurs par une connaissance plus nette de l’esprit de la constitution que les représentants anglais eux-mêmes ne pouvaient en donner la preuve.

Les livres traitant des matières d’administration étaient rares, mais si peu que nous en eussions ils étaient entre bonne main ; on les lisait ; ils circulaient ; nos députés les commentaient. Et puis, nous étions dans notre pays, chez nous. Quatre générations fermement canadiennes avaient précédé les Anglais sur ce sol tant convoité. Les coutumes des nouveaux colons étaient européennes, c’est à dire arriérées, issues de préjugés qui ne tenaient à rien et devenaient impraticables dans notre milieu. D’ailleurs, nous disons colons pour nous faire comprendre, car la plupart d’entre ces marchands et ces fonctionnaires en quête de bénéfices ne colonisaient pas, et ils se rebiffaient contre le sentiment de liberté par suite de leur éducation et parce qu’ils savaient bien que si le pouvoir ne les soutenaient et s’ils ne travaillaient à l’avantage du pouvoir toutes leurs combinaisons crouleraient. Chez nous, la marche des idées avait devancé l’Europe, tout simplement, aussi, avons-nous été regardés comme des fauteurs de désordres, récompense ordinaire de ceux qui ne s’en laissent pas imposer par les grands mots et les formules ronflantes du temps passé.

Nos hommes politiques ne pouvaient s’appuyer sur l’expérience des principes constitutionnels anglais ; nous avions toujours été privés des moyens de faire cette étude. Les anti-Canadiens n’étaient pas plus savants, mais ils avaient à leur compte le préjugé et parfois la haîne qui ne mesure rien. De là leurs attaques fréquentes contre nous. De là, aussi notre tiédeur apparente dans la riposte. Néanmoins, il ne se commit pas d’erreur de pratique — et quant à la position que notre élément devait prendre, elle se dessina dès le premier jour.