Page:Swift - Opuscules humoristiques - Wailly - 1859.djvu/152

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sent de main en main en simples feuilles ou manuscrites, et peuvent tout à fait se perdre (ce qui serait dommage), ou, tout au moins, sont sujettes, dans ce déshabillé, comme de jolies femmes, à de graves insultes.

Un autre point qui m’a coûté des réflexions mélancoliques, c’est le présent état du théâtre, dont l’encouragement a une influence immédiate sur la poésie de ce royaume, comme un bon marché améliore la culture du pays d’alentour et enrichit le laboureur : et nous autres de cette ville nous ne paraissons pas assez savoir ou considérer l’immense avantage d’un théâtre pour notre cité et notre nation. Cette unique salle est la source de tout notre amour, de notre esprit, de notre costume et de notre galanterie ; c’est l’école de la sagesse, car nous y apprenons de quoi il retourne ; ce qui toutefois, je dois le dire, n’est pas toujours très-bon à savoir. Là nos jeunes gens perdent leurs erreurs enfantines, et en arrivent à s’apercevoir que leurs mères les ont trompés au sujet de la feuille de chou ; là aussi ils se débarrassent des préjugés naturels, particulièrement de ceux de la religion et de la modestie, qui sont de grandes entraves pour des gens libres. Le même endroit est un remède contre le spleen et la rougeur, et autres maladies occasionnées par la stagnation du sang. C’est aussi une école de jurements usuels : mon jeune homme, qui d’abord ne jurait que du bout des lèvres, y apprend à faire ronfler son jurement avec grâce,