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LE RÉGIME MODERNE


« stances présentes ». Dans les écoles, dit un autre témoin du règne[1], « les jeunes gens refusent d’apprendre autre chose que les mathématiques et la science des armes ; je me rappelle beaucoup d’exemples de jeunes garçons de dix ou douze ans qui suppliaient journellement leur père et leur mère de leur permettre de rejoindre Napoléon ». — En ce temps-là, la profession militaire est trop visiblement la première de toutes, presque l’unique. Tout civil est un pékin, c’est-à-dire un inférieur, et traité comme tel[2]. Au théâtre, l’officier coupe la queue, et, d’autorité, prend son billet à la barbe des gens arrivés avant lui ; ils le laissent passer, entrer, et attendent ; au café, quand les journaux sont en lecture, il met la main dessus, comme par droit de réquisition, et en use à sa discrétion, au nez du bourgeois qui patiente.

Bien entendu, cette glorification de l’armée a pour centre le culte de Napoléon, souverain suprême, unique, absolu de l’armée et du reste, et le prestige de ce nom est aussi grand, aussi soigneusement entretenu dans l’école que dans l’armée. Dès le commencement, il a mis dans les collèges et les lycées ses boursiers, environ

  1. Travels in France, etc., II, 123 (Témoignage d’un gentilhomme français). « La rapide destruction de la population en France occasionnait des promotions continuelles, et l’armée devint la carrière qui promettait le plus. C’était une profession pour laquelle on n’avait pas besoin d’éducation, et où tous avaient accès ; là, Bonaparte ne permettait jamais que le mérite restât sans récompense. »
  2. Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, I, 127 (Année 1806).