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L’ÉCOLE


imposer le silence, d’aviver, par ce silence et par ces mensonges, l’attention[1] et la perspicacité du public, de transformer des chuchotements presque muets en paroles vibrantes, et des insuffisances d’éloges en protes-

    donne, sur le théâtre du monde… Les administrateurs ne croient rien de ce qu’ils disent ; les administrés non plus. »

  1. Voici, entre beaucoup d’autres, deux rapports confidentiels de police qui montrent les sentiments du public et l’inutilité, des mesures compressives. Archives nationales, F7, 3016. (Rapport du commissaire général de Marseille pour le second trimestre de 1808). « Les événements d’Espagne ont beaucoup fixé et fixent essentiellement l’attention. En vain, l’observateur attentif voudrait se dissimuler la vérité sur ce point ; le fait est qu’on voit la révolution d’Espagne d’un mauvais œil. On avait cru d’abord que le successeur de Charles IV serait l’héritier légitime. La manière dont on a été détrompé a donné à l’esprit public une direction toute contraire aux hautes pensées de Sa Majesté l’Empereur… Aucune âme généreuse… ne s’élève au niveau de l’importance de la grande cause continentale. » — Ib. (Rapport pour le second trimestre de 1809). « J’ai placé des observateurs dans les lieux publics… En résultat de ces mesures, de cette vigilance continuelle, du soin que j’ai de mander devant moi les chefs des établissements publics où j’ai appris qu’il s’est tenu le moindre propos, j’atteins le but proposé. Mais je suis assuré que, si la crainte de la haute police ne retenait les perturbateurs, les clabaudeurs, ils émettraient publiquement une opinion contraire aux principes du gouvernement… L’opinion publique se détériore de jour en jour ; la misère est extrême, les esprits sont consternés. On n’exhale point ouvertement de murmures, mais le mécontentement existe dans la presque généralité des citoyens… La guerre continentale, la guerre maritime, les événements de Rome, d’Espagne et d’Allemagne, la cessation absolue du commerce, la conscription, les droits réunis… sont autant de motifs qui s’accordent pour corrompre l’esprit public. Les prêtres et les dévots, les négociants et les propriétaires, les artisans, les ouvriers, le peuple enfin, tout le monde est mécontent… On est, en général, insensible aux victoires continentales ; toutes les classes des citoyens sont bien plus sensibles aux levées de la conscription qu’aux succès qu’elles procurent. »