Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 2, 1910.djvu/116

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France qui maintienne l’homme debout, le meilleur pour garder à l’âme son ton, sa résistance et sa force, le plus intact dans un siècle où les hommes, les femmes elles-mêmes, se croyaient tenus de mourir en personnes de bonne compagnie, avec un sourire et sur un bon mot[1].

Quand le talent de l’écrivain rencontre ainsi l’inclination du public, peu importe qu’il dévie et glisse, puisque c’est sur la pente universelle. Il a beau s’égarer ou se salir ; il n’en convient que mieux à son auditoire, et ses défauts lui servent autant que ses qualités. — Après une première génération d’esprits sains, voici la seconde, où l’équilibre mental n’est plus exact. Diderot, dit Voltaire, est « un four trop chaud qui brûle tout ce qu’il cuit » ; ou plutôt, c’est un volcan en éruption qui, pendant quarante ans, dégorge les idées de tout ordre et de toute espèce, bouillonnantes et mêlées, métaux précieux, scories grossières, boues fétides ; le torrent continu se déverse à l’aventure, selon les accidents du terrain, mais toujours avec l’éclat rouge et les fumées âcres d’une lave ardente. Il ne possède pas ses idées, mais ses idées le possèdent ; il les subit ; pour en réprimer la fougue et les ravages, il n’a pas ce fond solide de bon sens pratique, cette digue intérieure de prudence sociale qui, chez Montesquieu et même chez Voltaire, barre la voie aux débordements. Tout déborde chez lui, hors du cratère trop plein, sans choix, par la

  1. Bachaumont, III, 194. (Mort du comte de Maugiron.)