Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 2, 1910.djvu/36

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tolérons en lui ce reste de superstition en souvenir de ses grands services ; mais considérons en hommes le fantôme qu’il regarde avec des yeux d’enfant. Nous le recevons dans notre esprit par la foi, et la foi est toujours suspecte. Il a été forgé par l’ignorance, par la crainte, par l’imagination, toutes puissances trompeuses. Il n’était d’abord que le fétiche d’un sauvage ; vainement nous l’avons épuré et agrandi, il se sent toujours de ses origines ; son histoire est celle d’un songe héréditaire qui, né dans le cerveau affolé et brut, s’est prolongé de générations en générations, et dure encore dans le cerveau cultivé et sain. Voltaire veut que ce rêve soit vrai, parce qu’autrement il ne peut expliquer le bel arrangement du monde et qu’une horloge suppose un horloger ; il faudrait d’abord prouver que le monde est une horloge et chercher si l’arrangement, tel quel, incomplet, qu’on y observe ne s’explique pas mieux par une supposition plus simple et plus conforme à l’expérience, celle d’une matière éternelle en qui le mouvement est éternel. Des particules mobiles et mouvantes dont les diverses sortes ont divers états d’équilibre, voilà les minéraux, la substance inanimée, marbre, chaux, air, eau, charbon[1]. J’en fais de l’humus, « j’y sème des pois, des fèves, des choux » ; les plantes se nourrissent de l’humus « et je me nourris des plantes ». À chacun de mes repas, en moi, par moi, une matière inanimée devient vivante ; « j’en fais de la chair, je l’animalise, je la rends sen-

  1. Le rêve de d’Alembert, par Diderot, passim.