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LA PREMIÈRE ÉTAPE DE LA CONQUÊTE


vieillards, enfants, tant de gens indifférents et inoffensifs, non seulement les nobles, mais encore les roturiers[1], qui ne sont partis que pour se dérober aux attentats populaires, elle confisque les biens des émigrés et ordonne qu’on les mette en vente[2]. Par l’obligation nouvelle du passeport, elle lie à leur domicile ceux qui demeurent, et soumet leur faculté d’aller et de venir, même dans l’intérieur, à l’arbitraire de chaque municipalité jacobine[3]. Elle achève de les ruiner en supprimant sans indemnité le reste de leur revenu foncier, tous les droits seigneuriaux que la Constituante avait déclarés légitimes[4]. Elle abolit, autant qu’elle peut, leur histoire et leur passé, en faisant brûler dans les dépôts

  1. Moniteur, XI, 317, séance du 6 février 1792. Discours de M. Cahier, ministre : « Il y a beaucoup d’émigrés de la classe qu’on appelait autrefois le tiers. On ne peut leur supposer aucune cause d’émigration, si ce n’est des inquiétudes religieuses. »
  2. Décret du 9 novembre 1791. Ce premier décret ne semble viser que les rassemblements armés sur la frontière ; mais on voit par les débats que tous les émigrés sont en cause. Les décrets des 9 février et 30 mars 1792 les atteignent tous sans exception. — Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, III, 264. Lettre de M. Pellenc, 12 novembre 1791 : « Le décret (contre les émigrés) avait été préparé dans des comités ; on s’attendait à la rentrée des émigrés, mais on la craignait. On redoutait que les nobles, réunis dans les campagnes aux prêtres non assermentés, ne donnassent plus de force à une résistance embarrassante. Le décret, tel qu’il a été rendu, a paru le plus propre à retenir les émigrés hors des frontières. »
  3. Décret du 1er février 1792 ; — Moniteur, XI, 412, séance du 17 février. Discours de Goupilleau. « Depuis le décret de l’Assemblée nationale sur les passeports, les émigrations ont redoublé. » Visiblement on se sauvait de France comme d’une prison.
  4. Décrets du 18 juin et du 25 août.