Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/104

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semées d’ornières profondes où la voiture, en s’enfonçant, faisait jaillir la boue tout autour d’elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron étaient couverts d’une mousse noirâtre ; les corbeilles de fleurs, garnies autrefois des plantes les plus rares, étaient maintenant envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrés au souffle des vents, en suivaient la direction sur toute la façade de la maison. Ce ne fut qu’après plusieurs coups de sonnette désespérés que la porte du château s’ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espèce de dame en rubans gravissant l’escalier de chêne noir au moment où Horrocks introduisait l’héritier de Crawley-la-Reine et sa jeune épouse dans la demeure de ses ancêtres. Il les conduisit au cabinet de sir Pitt, comme on appelait cette pièce. Lady Jane et sir Pitt, à chaque pas qu’ils faisaient, se sentaient presque suffoqués par une forte odeur de tabac. Sous forme d’excuses, maître Horrocks glissa en passant que sir Pitt était repris de ses douleurs et souffrait beaucoup de ses reins.

Le susdit cabinet avait vue sur l’entrée du parc. Sir Pitt, de l’une des fenêtres qu’il venait d’ouvrir, avait engagé un bruyant dialogue avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de décharger les bagages.

« Ne touchez pas à ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du bout de la pipe qu’il tenait à la main. C’est une simple visite, ne le voyez-vous pas, imbéciles que vous êtes. Holà ! voilà un cheval qui a la jambe bien abîmée ; conduisez-le à l’auberge de la Tête couronnée, pour qu’on la lui frotte un peu.

— Eh bien ! Pitt, comment va cette santé, mon cher ? Hé ! hé ! vous venez voir si la vieille carcasse de votre père est encore debout. À la bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus gentille que les joues parcheminées de votre respectable mère. Allons, venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage. »

Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hérissée d’une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agréables pour la jeune femme, qui ne savait où elle en était. Elle se souvint heureusement fort à propos que son frère Southdown portait des moustaches et fumait des cigares, ce qui l’aida à supporter plus facilement les embrassades du baronnet.

« Allons, je vois que Pitt a pris du ventre, dit celui-ci après avoir donné à lady Jane cette marque de tendresse dont elle se fût bien