Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/14

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« Je sais très-bien, disait miss Crawley à miss Briggs, que Rawdon est aussi incapable que vous d’écrire une lettre pareille, que cette petite drôlesse de Rebecca lui a dicté jusqu’à la dernière virgule ; mais je n’ai garde d’aller me priver des distractions qui peuvent me venir de ce côté ; faites donc comprendre à mon neveu que sa lettre m’a mise de fort bonne humeur. »

Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre à Becky, elle ne savait peut-être pas aussi bien que les dépouilles opimes qu’on lui envoyait étaient également de l’invention de mistress Rawdon. Cette dernière les avait eues pour quelques francs de l’un de ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se mirent à trafiquer ces tristes débris. Quoi qu’il en soit la gracieuse réponse de miss Crawley ranima les espérances de Rawdon et de sa femme, qui tirèrent les plus favorables augures de l’humeur radoucie de leur tante.

Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la correspondance la plus régulière et la plus divertissante.

La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance, était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L’humeur impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la maison de sa belle-sœur, non-seulement elle était détestée des subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l’esprit, elle eût trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que mistress Bute n’y était plus ; à la prier, toujours au nom de miss Crawley, de ne plus s’inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa famille pour venir la voir. Plus d’un cœur féminin eût savouré à longs traits ce petit plaisir de la vengeance ; mais pour rendre justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était en disgrâce ; il n’en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre compatissante.

« J’ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j’ai été bien sotte d’annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre qui accompagnait l’envoi des canards de Barbarie. J’aurais dû me présenter à l’improviste à cette vieille radoteuse, et l’enlever à ces deux harpies Briggs et Firkin. Ah !