Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/303

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fant, du reste, s’accommodait très-bien de ce rôle, ni plus ni moins que beaucoup de monde. George aimait à commander, et peut-être, dans cette disposition, y avait-il chez lui quelque chose d’héréditaire.

À Russell-Square, tout le monde était le très-humble serviteur de M. Osborne, et M. Osborne était le très-humble serviteur de Georgy. Ses manières dégagées, son ton de suffisance à traiter les livres de science et les matières d’enseignement, sa ressemblance avec son père, mort à Bruxelles avant la réconciliation, tout cela inspirait au vieillard une certaine terreur et assurait la puissance et la domination de son petit-fils. À certains gestes, à certaines inflexions de voix, le vieillard tressaillait malgré lui et s’imaginait avoir devant les yeux le père de George. À force d’indulgence pour le fils, il s’efforçait de faire oublier sa dureté pour le père. On était tout surpris de le voir se plier avec tant de facilité aux moindres désirs de l’enfant. Il bougonnait et jurait suivant son habitude contre miss Osborne, mais il accueillait toujours par un sourire le petit George, alors même qu’il arrivait trop tard pour le déjeuner.

La tante de George, mistress Osborne, flétrie par cette existence d’ennuis et de rebuffades, était passée à l’état malheureux de vieille fille. Pour un garçon un peu mutin, il n’était pas bien difficile d’en avoir raison. Si George avait envie d’obtenir d’elle quelque chose, de lui arracher un pot de confiture celé dans ses armoires, un pain de couleur tout sec et tout gercé de la boîte qu’elle s’efforçait de conserver dans la même fraîcheur que dans le temps où elle était l’élève de M. Smee, Georgy n’était pas long à se procurer l’objet de ses désirs, et une fois qu’il en était le maître, il ne songeait plus à sa tante.

En fait d’amis, il avait son vieux maître de pension, bien empesé et bien solennel, qui le flattait à plaisir, un camarade plus âgé que lui qu’il pouvait maltraiter à son aise. Mistress Todd ne manquait jamais de laisser maître Georgy en tête à tête avec sa fille Rosa Jemima, ravissante personne de huit ans.

« Ils sont faits l’un pour l’autre, disait-elle (partout ailleurs, bien entendu, qu’à Russell-Square), qui sait ce qui pourrait arriver ? Ce serait un couple charmant ! » continuait à penser la mère dans l’ivresse de ses rêveries.