Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/318

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


lui, ils étaient jeunes alors, y avaient donné de joyeux déjeuners, y avaient fait maintes parties. Ils étaient maintenant passés dans la catégorie des vieux garçons. Ses cheveux grisonnaient ; les passions, les sentiments de sa jeunesse s’étaient refroidis aux glaces de l’âge. Il retrouva sur la porte le même garçon, de dix ans plus vieux, mais dans le même habit bien gras, toujours avec la même quantité de cachets en breloques, avec la même manière de remuer son argent dans ses poches. Il reçut le major absolument comme s’il était de retour d’une absence de huit jours.

« Les effets du major au numéro 23, dit John sans témoigner la moindre surprise, c’est la chambre qu’on lui donne d’habitude. Que voulez-vous pour votre dîner ? Du poulet rôti, je pense. Eh bien ! êtes-vous marié maintenant ?… Le bruit courait que vous étiez marié… Le chirurgien écossais de votre régiment… non, c’était le capitaine Humby du 33e, en garnison avec le vôtre à Unjee, qui racontait cela… Prendrez-vous un grog ?… Pourquoi êtes-vous venu en poste ?… la diligence ne vous aurait-elle pas aussi bien amené ?… »

Là-dessus le fidèle John, dont la mémoire ne perdait le souvenir d’aucun des officiers qui fréquentaient sa maison, qui savait tous les égards qu’il leur devait et avec qui dix années ne faisaient pas plus d’effet qu’un jour, conduisit Dobbin à son ancienne chambre, où le major retrouva son grand lit aux rideaux de serge, son vieux tapis peut-être encore plus rapiécé et l’ancien mobilier en bois noir recouvert d’une étoffe foncée telle que le major se rappelait l’avoir vue au temps de sa jeunesse.

Il se figurait voir encore George arpenter à grands pas cette chambre la veille de son mariage, se ronger les ongles et jurer qu’il faudrait bien que son père finisse par mettre les pouces, et que si, en définitive, il ne cédait pas, alors il s’arrangerait pour pouvoir se passer de lui. Tous ces détails lui revinrent aussi clairs, aussi précis que si c’eût été hier.

« Vous n’avez pas rajeuni, » dit John en examinant son ancienne connaissance.

Dobbin se mit à rire.

« Dix années et la fièvre ne sont pas faits pour vous ôter des années, mon garçon, dit-il à John. Quant à vous, vous êtes toujours jeune, ou plutôt non, vous êtes toujours vieux.