Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/340

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dire avant mon départ pour l’Inde, mais alors vous m’avez paru si indifférente et si froide que je ne n’ai pas eu le courage de vous faire cet aveu. Ma présence ou mon départ, peu vous importait alors.

— Ah ! je suis une ingrate, reprit alors Amélia.

— Non, non, mais une indifférente, continua Dobbin sur le ton du désespoir. Et d’ailleurs, de quel droit puis-je prétendre inspirer d’autres sentiments à une femme ? Je sais maintenant à quoi m’en tenir. Votre découverte sur le piano vous a brisé le cœur, vous regrettez qu’il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez à un moment d’oubli sans lequel je n’aurais jamais parlé comme je viens de le faire, à un égarement d’une minute et à la folle pensée qui m’a fait croire qu’un dévouement et une constance de plusieurs années pouvaient plaider en ma faveur.

— C’est vous qui êtes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amélia en s’animant à son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui ? Encore maintenant je lui appartiens comme la première fois où vous m’avez vue, mon cher William. C’est lui qui m’a appris à connaître tout ce qu’il y avait de bon et de généreux en vous, à vous aimer comme un frère. Et depuis lors n’avez-vous pas fait tout au monde pour moi, pour mon enfant ? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus dévoué ! Ah ! si vous étiez venu quelques mois plus tôt, vous m’auriez épargné peut-être cette cruelle et pénible séparation. J’ai manqué en mourir, mais, hélas ! vous n’étiez point là, quoique mes vœux, mes prières vous appelassent alors, et on m’a séparé de mon enfant, on l’a enlevé à sa mère ! William, c’est un noble cœur que celui de Georgy. Soyez son ami et restez encore le mien… »

Sa voix s’éteignit avec ces dernières paroles, et Amélia pencha la tête sur l’épaule de Dobbin. Le major, l’entourant de ses bras, l’attira vers lui comme un enfant et déposa un baiser sur son front.

« Vous me trouverez toujours le même, chère Amélia, lui dit-il ; je ne vous demande que votre affection ; je ne veux rien de plus. Permettez-moi seulement de rester près de vous et de vous voir souvent.

— Oui, souvent, » répondit Amélia.