Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/427

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— Dépêchez-vous alors, major Dobbin, » répondit Amélia qui s’animait de plus en plus.

Comme elle prononçait ces paroles avec un accent impérieux dans la voix, la figure de Dobbin prit une expression dure et sévère.

« Eh bien ? je viens vous dire… — vous pouvez rester, mistress Crawley, car il n’y a rien que je ne puisse dire devant vous, — je viens vous dire que je ne trouve point convenable qu’une famille que j’aime et j’estime, donne asile à une femme séparée de son mari, qui voyage sous un nom emprunté et fréquente les maisons de jeu…

— J’étais au bal, s’écria Becky.

— Et que ce n’est point la compagne qu’il faut à mistress Osborne et à son fils. J’ajouterai, continua Dobbin en se tournant vers Rebecca, que j’ai trouvé ici des gens qui vous connaissent parfaitement, madame, et qui m’ont donné sur votre conduite des détails que je craindrais de répéter en présence de mistress Osborne.

— Major Dobbin, répliqua Rebecca, vous vous servez d’une manière de calomnier les gens pleine de réserve et de convenance, et vous avez l’adresse de les mettre sous le poids d’une mystérieuse accusation sans avoir le courage de la formuler ; prétendez-vous faire allusion à des infidélités de ma part à l’égard de mon mari ; je mets au défi qui que ce soit, et vous tout le premier, d’en produire aucune preuve. Mon honneur est intact, entendez-vous, et aussi intact, pour le moins, que celui du plus cruel ennemi qui ait jamais cherché à y porter atteinte. Après quoi, vous vous en prendrez à ma pauvreté, à mon malheur, à mon état d’isolement. Voilà ce qu’on peut surtout me reprocher ; voilà les crimes dont chaque jour je subis la douloureuse expiation. Je m’en vais, Emmy, je m’en vais, oubliez que vous m’avez retrouvée, mais ne croyez pas que je sois plus coupable maintenant que lorsque vous m’avez connue autrefois. Pour moi, ces quelques heures de bonheur seront un rêve, et, comme un pauvre pèlerin, je reprendrai ma route sans jeter un regard en arrière. Vous rappelez-vous cette romance que nous chantions autrefois ? hélas ! ce temps a déjà fui bien loin. Et depuis lors ma vie a été un long pèlerinage, pendant lequel je me suis vue méprisée partout parce que j’étais pauvre, outragée parce que j’étais seule. Adieu, je