Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/430

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cette petite créature le sentant prosterné à ses pieds, avait cru qu’il ne saurait jamais se relever. Elle ne voulait point l’épouser, mais le tenir à sa discrétion, elle voulait tout de lui, sans lui faire aucune concession. C’était un de ces marchés tels qu’on en voit souvent en amour.

Cette véhémente apostrophe de William l’avait complétement renversée et mise en déroute. Étonnée désormais de la position offensive qu’elle avait prise d’abord, elle ne songeait plus qu’à battre en retraite.

« Si je vous comprends bien, vous allez partir, William ? » lui demanda-t-elle.

William sourit tristement.

« Une fois déjà je vous ai quittée, lui dit-il, et je suis revenu après douze années ; alors nous étions jeunes tous les deux, mais la vie s’use enfin à jouer ainsi avec l’espérance. »

Pendant cet entretien la porte de la chambre de mistress Osborne s’était doucement entrebâillée, et Becky, tournant le bouton au moment même où Dobbin l’avait lâché, n’avait point perdu un mot de toute cette conversation.

« C’est un noble cœur, pensa-t-elle en elle-même, et c’est bien mal à cette femme de se jouer ainsi de lui. »

Elle admirait Dobbin sans lui conserver aucune rancune pour s’être déclaré aussi ouvertement contre elle. C’était là une partie jouée avec loyauté et à armes égales de part et d’autre.

« Ah ! pensait-elle, si j’avais trouvé un homme comme celui-là, un homme qui aurait eu comme lui du cœur et de la tête, je n’aurais point regardé à ses grands pieds. »

Elle alla alors s’enfermer dans sa chambre, se recueillit pendant un instant, et écrivit un billet à Dobbin, où elle l’engageait à attendre quelques jours avant de partir, lui promettant de tout faire pour lui auprès d’Amélia.

Sa séparation consommée, le pauvre Dobbin se dirigea vers la porte et sortit. La petite aventurière de qui venait cette brouillerie était enfin maîtresse du champ de bataille, c’était à elle maintenant de savoir tirer de la victoire le meilleur parti possible.

Maître George rentrant comme d’habitude à l’heure du dîner, avait remarqué l’absence de son vieux Dobbin. Le silence le plus profond régna pendant tout ce repas ; Jos n’avait rien perdu de son appétit, mais Emmy ne mangeait pas.