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LE MONDE QUI DURE

nhardt mutiler la fin de Phèdre, supprimer le Allons ! de Thésée pour avoir l’avantage de terminer la pièce sur les vers qu’elle-même prononçait en mourant, cette sardoufication de Racine me donnait autrefois à peu près la sensation des feuilles de vigne qui corrigent les antiques au Musée du Vatican.

Le mouvement est, si possible, encore plus essentiel à la comédie qu’à la tragédie. Il y aurait une manière originale et féconde de refaire toute la critique dramatique : ce serait de découvrir et de formuler le schème dynamique de chaque pièce, un schème dynamique qui, à la limite, s’exprimerait peut-être soit par une formule algébrique, soit par une phrase musicale. Mais au-dessus des schèmes dynamiques de chaque comédie, on pourrait formuler un schème dynamique général de la comédie. M. Legrand a donné à un livre érudit et bien fait sur la comédie nouvelle à Athènes le titre Daos. Daos, le Davus latin, c’est l’esclave habile, le servus callidus qui mène la pièce, et qui se retrouve dans la comédie italienne, dans Molière, jusqu’à ce qu’il arrive avec Figaro à l’apothéose où il disparaîtra. Comment se fait-il donc qu’à Athènes, à Rome, en France, dans les trois littératures classiques, la comédie ait tourné autour de ce type ? La tradition ne se serait pas établie s’il n’y avait eu une raison profonde. Tout simplement le servus callidus est le délégué au mouvement. Ce n’est pas le personnage comique, sauf quand il reçoit des coups. Il fait rire de ses dupes beaucoup plus que de lui. Mais il est mieux que le personnage comique. Il est la comédie elle-même. La comédie française classique commence et finit sur ce thème, avec l’Étourdi et avec Figaro. Or qu’est-ce que l’Étourdi ? C’est Mascarille en mouvement. Et qu’est-ce que le Mariage ? C’est Figaro en mouvement. L’Étourdi, a été écrit à Lyon peut-être dans les plus joyeuses années de Molière, celles dont d’Assoucy nous a laissé un gai crayon. Rien d’étonnant que Molière y ait pris le lyrisme pour du mouvement comique. Vivat Mascarillus fourbus imperator ! Mais imperator de comédie, et qui ne veut que la comédie, et qui ne vit que pour elle. Quant à Figaro, la fin de son mouvement est de sauter de la comédie dans la vie politique, de faire la Révolution, et d’enterrer, avec l’héritage de Philémon et de Ménandre, deux mille ans de théâtre.

Mais si les farces de Molière sont menées volontiers par le Daos comique (Scapin. Mascarille, Sbrigani) il ne saurait en être de même des grandes comédies. Il faut qu’elles soient menées non du dehors par un maître fourbe, mais du dedans par les vices et les travers hu-