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LE MONDE QUI DURE

nous pouvons dire, et qui d’ailleurs suffit, correspondant même peut-être à un élan moral plus pur, c’est que l’homme peut l’être. Nous ne savons pas, et Dieu même, le Dieu bergsonien, ne sait pas si la grande réussite de la vie sera l’homme. Beaucoup de moralistes, et notre père Montaigne entre autres, en doutent fort, nous tirent par la manche et nous disent : « Mon ami, ne va pas penser cela. Regarde cet oison, qui se croit, lui aussi, la grande réussite de la vie. » Mais est-il bien sûr que l’oison se dise cela ? N’est-il pas sûr au contraire qu’il ne se le dit pas, puisqu’il ne dit rien ? Nous nous disons quelque chose, et c’est en nous et par nous que les bêtes et les plantes deviennent créatures parlantes. En tout cas ne nous disons pas cela trop fort. Prenons aux Montaigne et aux Anatole France, et surtout au grand spectacle des folies humaines, ce sel de doute dont il nous faut un peu, mais pas trop. Homais et Frédéric Moreau peuvent contribuer presque autant que l’homme de bien à nous porter vers une métaphysique compréhensive et souple. Nous avons en nous de quoi être la grande réussite de la vie, nous avons aussi de quoi être un de ses grands échecs. Mais il va de soi que ce qu’on appelle morale c’est un acte de foi en la possibilité de cette réussite, c’est surtout la foi dans l’acte qui peut la produire. Cependant, en morale comme en spéculation, souvenons-nous de Socrate. Une foi qu’un peu de doute n’assouplirait pas, ne détendrait pas (l’élan vital lui-même ne saurait sans doute être tension pure) pourrait porter beaucoup de beaux noms, parmi lesquels celui de vertu ; il faudrait peut-être lui refuser celui de sagesse. Et c’est plutôt en sagesse qu’en vertu que la philosophie s’achève et fleurit.

Aristote considérait la vertu comme une habitude. Mais l’habitude appartient pour M. Bergson à l’ordre de l’automatisme et de la matière. Et pourtant, psychologiquement, Aristote a raison. La vie triomphe de la matière en l’utilisant, et la morale ne peut soustraire l’homme à l’automatisme qu’en employant d’une certaine façon l’automatisme. Nous triomphons complètement de l’automatisme dans ces moments de crise tragique, cornélienne, dont parle l’Essai, où domine, explose toute notre personnalité. Mais ces moments sont rares dans la vie humaine, et il serait dangereux et vain de les chercher pour eux-mêmes, gratuitement. La vie morale n’est pas la vie exceptionnelle, c’est la vie quotidienne, c’est à la vie quotidienne et réelle qu’elle doit s’appliquer. Chercher de gaîté de cœur les grandes crises tragiques, c’est échapper à la réalité, c’est souvent s’appeler don Quichotte ou