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LE MONDE QUI DURE

être la vie morale, l’intuition morale comporterait-elle encore un effort contre l’intuition philosophique elle-même. La vérité qui se trouve au bas d’une pente que l’on descend, c’est la vérité mathématique, niveau de base de l’intelligence, mais toute vérité concrète, toute vérité qui porte et qui mord sur le réel, toute vérité qui dure, et qui vit, implique un versant que l’on remonte. Si notre connaissance vraie de nous-mêmes n’est possible à l’intuition philosophique qu’au prix d’une violence faite à la nature de notre être, la réalisation de nous-mêmes et de plus que nous-mêmes, en nous, n’est possible qu’au prix d’une violence faite à l’intuition philosophique et d’une rupture de son charme. En s’absorbant dans l’intuition pure, en la voulant efficace par suite d’une illusion analogue à celle qui veut une intelligence spéculant sur l’absolu, la morale demeurerait captive d’un charme. La vraie philosophie, c’est le chant des Sirènes. La nature, soucieuse de faire vivre, manœuvrer, arriver peut-être l’équipage du navire terrestre, a fermé avec de la cire les oreilles des hommes. Il en est un parfois qui naît avec une tête ouverte à l’harmonie. Mais il ne sait pas se mouvoir, il ne peut agir sur la conduite du vaisseau, il est attaché au mât. S’il parle de ce qu’il entend on se moque de lui. Et tout va bien ainsi. L’humanité ne passe pas sur la mer de la musique sans que cette musique parvienne tout de même à quelqu’un, mais elle n’y passe pas trop dangereusement. N’était cette inhabileté du philosophe, pareille à des chaînes physiques, était cette heureuse surdité de l’équipage, le navire irait aux abîmes, à ce repos et à cette défaite des profondeurs marines, où sans doute bien des créations se sont déjà abîmées, et où les Peisithanates d’Orient et d’Occident cherchent encore à le conduire. Mais Ulysse n’est qu’un homme, et les matelots ne sont que des hommes. On peut concevoir, aider, préparer, une étape plus haute, un Sur-homme, un Hyper-Ulysse qui marcherait libre sur le pont avec les marins laborieux et sourds, qui serait fort, agile et actif comme eux, et dont les oreilles demeureraient cependant ouvertes au chant des déesses sans que sa main manquât à tenir un cordage, ni sa voix claire à donner des ordres, ni son esprit tendu, sa volonté libre, à se fixer sur les constellations du retour, sur la fumée de son toit, sur le rocher d’Ithaque.