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LE MONDE QUI DURE

rien qu’un grand philosophe ne doive pouvoir apprendre, mais à condition d’avoir le temps. Et l’histoire, qui a besoin de temps pour être, en a aussi besoin pour être connue.

Cependant c’est un fait évident qu’une philosophie de la durée est susceptible à un haut degré de s’exercer sur le terrain de l’histoire. Un écrivain de grand talent, tué à la guerre en 1915, Jean Florence, dans un article de la Phalange, faisait remarquer combien la philosophie de M. Bergson peut se définir par certains côtés un historisme, constituant une interprétation historique de l’univers, et serait propre à une philosophie de l’histoire. Et certainement le sentiment de la durée vivante doit nourrir de la façon la plus vigoureuse et la plus tonique notre idée de l’évolution historique et des courants historiques : le XIXe siècle, siècle de l’évolution, a été aussi, et de même fonds, le grand siècle de l’histoire.

Il n’y a d’histoire que de ce qui dure. Une philosophie de la durée vivante est par définition une philosophie historique. Et une philosophie qui nie la durée est amenée nécessairement à nier l’histoire.

Voyez l’antinomie de Platon et de Thucydide. Nietzsche écrit que la lecture de Thucydide a toujours été pour lui l’antidote de tout platonisme. Et la lecture de Platon nous montre à quel point le philosophe des Idées est étranger au sentiment de l’histoire. La négation du temps par le cartésianisme et par le kantisme a produit les mêmes effets. On connaît le mépris de Descartes et de Malebranche pour l’histoire, et le raisonnement par lequel ce dernier, paraît-il, s’amusait à écarter la prétendue connaissance historique : La science c’est ce qu’Adam savait avant la chute ; or Adam ne pouvait connaître l’histoire ; donc l’histoire n’est pas une science et ne vaut pas la peine d’être connue. Schopenhauer, qui, sur les traces de Kant et de Platon, réalise en une clarté très pure une philosophie anti-temporelle, écrit : « À notre avis c’est être à l’antipode de la philosophie, d’aller se figurer qu’on peut expliquer l’essence du monde à l’aide de procédés d’histoire, si joliment déguisés qu’ils soient : et c’est le vice où l’on tombe dès que, dans une théorie de l’essence universelle prise en soi, on introduit un devenir, qu’il soit présent, passé ou futur, dès que l’avant ou l’après y jouent un rôle, fût-il le moins important du monde, dès que par suite on admet, ouvertement ou