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LE MONDE QUI DURE

dimensions de l’espace nous tendons à ajouter cette quatrième dimension qu’est le temps, de même, aux trois réalités de la durée, nous tendons à ajouter la quatrième réalité d’un ϰτῆμα ἐς ἀεί (ktêma es aei), d’une sorte de plan idéal, d’un espace où toutes les réalités successives coexisteraient. Les philosophies de l’histoire s’installent généralement dans cette quatrième dimension, et l’histoire elle-même ne peut pas lui échapper, est obligée de l’utiliser comme un de ses instruments ordinaires.

En effet, avec un peu de réflexion, il nous est possible d’écouter et d’approuver le philosophe bergsonien qui nous explique que l’avenir, n’étant pas déterminé, n’est absolument pas fait, et ne sera que ce que nous le ferons. Mais quand il s’agit de comprendre et d’enchaîner les faits passés, ce qui constitue une part essentielle de l’histoire, nous ne pouvons les comprendre et les enchaîner que par rapport à un « espace de temps », c’est-à-dire à un espace-temps, placé entre eux et nous, et qui, n’existant pas, en sa qualité d’avenir, pour les hommes qui ont vécu ces faits, existe au contraire pour nous, puisqu’il est du passé. Dès que l’histoire raisonne, elle se place au point de vue non de l’action qui se fait, mais de l’action faite, de l’action passée, et qui a pris place dans un ensemble, dans un ordre de passé. Ce passé, l’histoire qui l’ordonne chronologiquement tend, de façon presque invincible, à l’ordonner logiquement, c’est-à-dire à devenir philosophie de l’histoire. Elle n’est intéressante et vivante qu’à cette condition. C’est dire qu’elle devient vivante en vivant de notre vie, et que, si elle arrive à vivre aussi de la vie des personnages qu’elle étudie, ce n’est pas directement, mais par un biais, par une sorte de projection de nous-mêmes et de notre intérêt à travers cet espace-temps, qui n’existait pas plus pour eux que l’écran cinématographique où nous voyons défiler nos soldats sous l’Arc-de-Triomphe n’existait pour les poilus qu’on « tournait ».

Quand j’enseignais l’histoire, il m’arriva de donner pour sujet de composition à des élèves de seconde ceci. Avant d’engager la France dans la guerre de Trente ans, Richelieu écrit à Louis XIII pour lui expliquer son intérêt à intervenir plus effectivement dans les affaires d’Allemagne, etc… Un assez bon nombre de copies commençaient ainsi : « Sire, avant d’engager la France dans la guerre de Trente ans… » En rendant compte des copies, je citais ce beau début du ton assez froidement désabusé d’un professeur qui en a lu bien d’autres. Tout d’abord on ne comprit pas, et le signal du risus scholasticus ne fut