Page:Thibaudet - Gustave Flaubert.djvu/40

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avec les actrices. Il y avait évidemment autre chose qu’un désir analogue dans l’amour des lettres chez Flaubert. Toujours est-il que ses amours avec Louise Colet, ses lettres d’amour – et de littérature – à Louise Colet, sont aujourd’hui un des grands événements et une des grandes correspondances chères à la vie des lettres.

L’amour avait occupé jusqu’à cette époque les rêves de Flaubert plutôt que sa vie. Sa jeunesse avait été pleine d’hallucinations sensuelles. On reconnaît dans ses confidences de Novembre certaines frontières pathologiques. L’étalage d’un cordonnier le tenait en extase, avec ses petits souliers de satin. Il a eu des passions de tête et de corps, pour la femme très femme, aux larges hanches et à la poitrine maternelle. La Marie de Novembre, qui est une prostituée, la Maria des Mémoires d’un fou, qui est sa belle idole de Trouville, se ressemblent, et répondent l’une et l’autre à ce type opulent ; sans doute aussi Mme Foucault. Mais Flaubert se félicitait de n’avoir pas encore été pris vraiment par l’amour, de n’avoir sacrifié sous ce nom qu’à la chair et à la littérature. « À dix-sept ans, si j’avais été aimé, quel crétin je ferais maintenant. »

Il était naturel qu’à vingt-cinq ans il passât par la commune aventure humaine, mais on s’est souvent étonné que l’élue ait été une femme de lettres qui pouvait paraître tapageuse et vulgaire. Cette impression, dont nous ne saurions guère nous défendre, ne paraît pas avoir été partagée par les contemporains, qui l’admirèrent, hommes et femmes, et la courtisèrent à l’envi. Venue d’Aix à Paris pour faire de la littérature, y exploiter un mince talent de muse départementale, Louise Revoil s’était bien vite rendu compte de l’appoint que sa riche beauté pouvait apporter à sa carrière poétique. Elle s’était mariée à un compositeur, prix de Rome et professeur au Conservatoire, qui prit longtemps, en philosophe, son parti des aventures de sa femme, et en particulier de sa longue liaison avec un autre philosophe, Victor Cousin. L’avarice célèbre de celui-ci aurait été, aux yeux de Louise, un vice rédhibitoire, s’il ne lui avait fait ouvrir la Revue des Deux Mondes, et s’il n’avait fait couronner par l’Académie française quatre de ses poèmes. Sa seule influence n’y aurait d’ailleurs pas suffi. Parmi les académiciens auxquels elle dut, à cet effet, accorder ses faveurs, ses lettres inédites nous permettent de citer au moins le secrétaire perpé