Page:Thibaudet - Gustave Flaubert.djvu/90

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À vingt ans, en 1841, il écrivait de Gênes, parlant des églises italiennes : « Il doit être doux d’aimer là, le soir, caché derrière les confessionnaux, à l’heure où l’on allume les lampes, mais tout cela n’est pas fait pour nous, nous sommes faits pour le sentir, pour le dire, et non pour l’avoir. » La possession supprime un des deux facteurs de la vision. L’artiste peut créer avec l’imagination tous les éléments de la possession, et les voir, en outre, du point de vue de l’imagination ; mais le contraire n’est pas vrai, on ne fera pas de l’imagination avec la possession, ou on imaginera dans la possession le contraire de ce qu’on possède. L’homme ne peut imaginer ce qu’il possède, tandis que l’artiste possède ce qu’il imagine, et, en même temps, lui garde sa fleur d’imagination.

En entrant à Jaffa, dit-il, « je humais à la fois l’odeur des citronniers et des cadavres ; le cimetière laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas que cette poésie est complète et que c’est la grande synthèse ? Tous les appétits de l’imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle, mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusion…, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! » Nous passons ici clairement de l’idée de la vision binoculaire à l’idée de la symphonie, qui en procède par enrichissement et justification. Deux images contrastées s’expliquent et se complètent. Les comprendre et les rendre l’une et l’autre, l’une par l’autre, est pour l’art le seul moyen d’exprimer une réalité solide, en profondeur : le faux goût classique reste dans un espace à deux dimensions. Le voyage d’Orient était d’ailleurs pour Flaubert le lieu béni de cette vision binoculaire, faite de ces deux éléments, l’Orient qu’il voyait et la Normandie qu’il rêvait (comme il avait rêvé l’Orient en Normandie), et Madame Bovary s’élaborait en son inconscient. Elle s’élaborait quand il voyait dans les êtres de l’Orient « le sentiment de la fatalité qui les remplit » et que le secret de l’Orient était pour lui « un immense ennui qui dévore tout ». Madame Bovary est Vénus tout entière attachée à une proie de village normand, et le seul mot profond de Charles Bovary : « C’est la faute de la fatalité », met à l’œuvre le sceau final de l’Orient où elle fut conçue.