Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/16

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nons — fussent d’accord pour accomplir cette volonté d’individus isolés, faibles, et ils y étaient amenés par une multitude de causes compliquées et diverses.

Le fatalisme est indispensable dans la science historique pour expliquer des événements dénués de sens (c’est-à-dire dont nous ne comprenons pas le pourquoi). Plus nous tâchons d’expliquer raisonnablement ces phénomènes historiques, plus ils nous paraissent dénués de raison et incompréhensibles.

Chaque homme vit pour soi-même, jouit de la liberté pour atteindre ce but personnel et sent par tout son être qu’il peut immédiatement faire ou ne pas faire certaine action. Mais aussitôt qu’il l’a accomplie, elle devient l’irréparable, l’histoire s’en empare : elle n’est plus une action libre, mais prédestinée.

Dans la vie de chaque homme il y a deux côtés : la vie personnelle qui est d’autant plus libre que ses intérêts sont plus abstraits, et la vie générale, sociale, où l’homme obéit inévitablement aux lois qui lui sont prescrites. L’homme vit consciemment pour soi-même, mais il sert d’instrument inconscient aux fins historiques de l’humanité. L’acte accompli est irréparable et, en concordant dans le temps avec des millions d’actes accomplis par d’autres hommes, il reçoit son importance historique. Plus l’homme est élevé sur l’échelle sociale,