Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/452

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Un éclat de rire se fit entendre.

— Au cinquième canon ! cria-t-on d’un côté.

— Ensemble, les amis ! Au hâlage ! criaient gaiement ceux qui remplaçaient le canon.

— Ah ! il a failli arracher le bonnet de notre monsieur ! s’exclama le plaisant au museau rouge, en montrant ses dents et désignant Pierre.

— Eh ! maladroit, ajouta-t-il avec un reproche à l’adresse du boulet qui touchait une roue et la jambe d’un homme.

— Eh vous ! les renards ! riait un autre en désignant les miliciens qui se baissaient et entraient sur la batterie pour relever les blessés. — Quoi ! le gruau n’est pas bon ! Eh ! vous, les corbeaux ! criait-on aux miliciens qui s’arrêtaient devant le soldat à la jambe arrachée. — Ma foi il n’aime pas ça ! disaient-ils se moquant des paysans.

Pierre remarquait qu’après chaque boulet tombé, après chaque perte, l’animation générale redoublait.

Comme d’un nuage orageux qui s’approche, sur les visages de tous ces hommes, les foudres d’un feu caché, grandissant, s’enflammant de plus en plus souvent, se montraient de plus en plus vives. Pierre ne regardait pas en avant sur le champ de bataille et ne s’intéressait pas à ce qui s’y passait. Il était tout absorbé dans la contemplation de ces feux qui brillaient de plus en plus, et qui (il le sentait) s’enflammaient aussi dans son âme.