Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/471

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pût empêcher de déjeuner quand on le pouvait faire.

Allez, vous… dit tout à coup sombrement Napoléon, et il se détourna.

Un sourire béat de regret sincère et enthousiaste éclaira le visage de Beausset, et d’un pas solennel il s’éloigna vers d’autres généraux.

Napoléon éprouvait un sentiment pénible semblable à celui du joueur heureux qui jette follement son argent et gagne toujours et qui, tout à coup, précisément quand il a calculé tous les hasards du jeu, sent que plus son coup sera réfléchi, plus sûrement il perdra.

Les troupes étaient les mêmes, les mêmes généraux, les mêmes préparatifs, les mêmes dispositions, la même proclamation courte et énergique, lui était le même et il le savait, il savait qu’il était même beaucoup plus expérimenté et plus habile qu’autrefois, l’ennemi était le même, le même qu’à Austerlitz et à Friedland, mais la main haut levée, comme par enchantement, retombait sans force.

Tous les anciens procédés qui étaient invariablement couronnés de succès : concentration des batteries sur un même point, attaque des réserves pour rompre la ligne, attaque de la cavalerie des hommes de fer, tous ces procédés étaient déjà employés et non seulement ce n’était pas la victoire, mais de tous côtés arrivaient les mêmes nouvelles : des généraux tués ou blessés, la nécessité des ren-