Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/473

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pagne de Russie, dans laquelle pas une bataille n’était gagnée, dans laquelle, pendant deux mois, il n’avait pris ni drapeaux, ni canons, ni corps d’armée, quand il regardait les visages tristes — en cachette — de son entourage et écoutait ces rapports : les Russes sont toujours debout, un sentiment terrible, semblable à celui qu’on éprouve en rêve, le saisissait. Il lui venait en tête tous les cas malheureux qui pouvaient le perdre. Les Russes pouvaient attaquer son aile gauche, déchirer son milieu, un obus égaré pouvait le tuer lui-même. Tout était possible. Dans les batailles précédentes, il n’avait réfléchi qu’aux chances de succès et maintenant, une quantité innombrable de hasards malheureux se présentaient à lui, et il les attendait tous. Oui, c’était comme dans un rêve, où l’homme voit un malfaiteur qui se jette sur lui, et, avec de terribles efforts, qui, il le sait, doivent l’anéantir, il s’élance et veut frapper le malfaiteur, mais sa main inerte et sans force tombe comme une guenille et l’horreur de la perte inévitable saisit l’homme sans défense.

La nouvelle que les Russes attaquaient le flanc gauche de l’armée française excita en Napoléon cette horreur. Il était assis au bas du mamelon, sur un pliant, la tête baissée, le coude sur les genoux. Berthier s’approcha de lui et lui proposa de faire un tour sur la ligne pour se rendre compte de la situation dans laquelle se trouvait la bataille.