Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/508

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perdu la moitié de leur armée. Les Français qui avaient le souvenir des victoires remportées pendant quinze ans, avec l’assurance de l’invincibilité de Napoléon et la conscience qu’ils avaient accaparé une partie du champ de bataille, qu’ils n’avaient perdu qu’un quart des leurs et que la garde de vingt mille hommes était encore intacte, les Français pouvaient faire cet effort. Les Français qui attendaient l’armée russe pour la déloger de ses positions devaient faire cet effort, parce que tant que les Russes barraient, comme auparavant, la route de Moscou, le but des Français n’était pas atteint et tous leurs efforts, toutes leurs pertes étaient inutiles. Mais les Français ne firent pas cet effort. Quelques historiens disent que Napoléon n’avait qu’à faire entrer dans l’action sa vieille garde pour que la bataille fût gagnée. Dire ce qui serait advenu si Napoléon eût fait donner sa vieille garde c’est la même chose que dire ce qui serait si l’automne devenait le printemps. Cela ne pouvait être. Napoléon n’a pas donné sa garde non parce qu’il le voulut ainsi mais parce qu’il ne put le faire.

Tous les généraux, les officiers, les soldats de l’armée française savaient qu’on ne pouvait le faire parce que l’esprit de l’armée ne le permettait pas.

Ce n’était pas Napoléon seul qui éprouvait ce sentiment, semblable au rêve, de l’élan de la