Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol11.djvu/451

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les prisonniers, colère qui, tout d’un coup, remplaçait les relations anciennes, cordiales.

Cette colère augmenta encore lorsque, comptant les prisonniers, on trouva que pendant la mêlée, à la sortie de Moscou, un soldat russe, qui feignait d’avoir mal au ventre, s’était enfui. Pierre vit un Français battre un soldat russe parce que celui-ci s’éloignait trop sur la route, et il entendit un capitaine, son ami, faire des reproches à un sous-officier pour la fuite du soldat russe et le menacer du conseil de guerre. Le sous-officier objecta que le soldat était malade et ne pouvait marcher. L’officier répondit à cela qu’il y avait ordre de tirer sur les retardataires. Pierre sentit que cette force fatale qui l’étouffait pendant le supplice et qu’il ne remarquait pas pendant la captivité, maintenant, dominait de nouveau toute son existence.

Ce lui était terrible, mais il sentait qu’en raison même des efforts que faisait la force fatale pour l’écraser, dans son âme grandissait et se fortifiait une force indépendante d’elle : la force de la vie.

Pierre soupa avec de la viande de cheval et causa avec ses compagnons.

Ni Pierre ni personne de ses camarades ne parlaient de ce qu’ils avaient vu à Moscou, ni de la conduite des Français, ni de l’ordre de tirer qui leur était déclaré. Tous, comme pour résister à la gravité de la situation, étaient particulièrement animés et gais : on parlait de souvenirs personnels,