Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol11.djvu/55

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même chose que là-bas sur le champ de bataille : Les mêmes visages souffrants, tourmentés et parfois étrangement différents ; le même sang, les mêmes capotes, les mêmes sons de la fusillade, bien que lointains, mais qui, cependant, répandaient l’effroi ; en outre la chaleur et la poussière étaient accablantes.

Au bout de trois verstes sur la grande route de Mojaïsk, Pierre s’assit sur le bord de la route. Le crépuscule descendait sur la terre. Le grondement du canon se calmait. Pierre, s’appuyant sur la main, s’allongea et resta longtemps ainsi tout en regardant les ombres qui passaient devant lui dans l’obscurité. Il lui semblait, à chaque instant, qu’un boulet arrivait sur lui avec un sifflement effrayant. Il tressaillait et se soulevait. Il ne se souvint pas combien de temps il resta à cet endroit. Au milieu de la nuit trois soldats qui avaient ramassé des branches s’installèrent près de lui et allumèrent un bûcher, tout en le regardant de côté. Le feu allumé, ils installèrent une marmite où ils mirent des biscuits et du lard. L’odeur agréable de soupe grasse se confondait avec celle de la fumée. Pierre se souleva et soupira.

Les soldats mangeaient sans faire attention à Pierre et causaient entre eux. Tout à coup l’un d’eux demanda à Pierre :

— Qui es-tu, toi ?

Par cette question il voulait sans doute exprimer