Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol13.djvu/287

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senta même comment le paysan prononçait ces paroles, en écartant les bras et hochant la tête. Il voyait à travers les guenilles le manteau ceinturé, la chemise déchirée et, au-dessous, le corps maigre, mouillé par la neige fondue. Il inventa la femme qui, sur l’ordre de son mari, tout en grognant lui ôtait ses lapti, et les gémissements plaintifs du vieux qui, entre les dents, disait : « Plus doucement, petite mère, j’ai là des plaies. »

Siomka avait surtout besoin d’images objectives : les lapti, le manteau, le vieillard, la femme, presque sans lien entre eux. Fedka avait besoin de provoquer les sentiments de pitié dont lui-même était pénétré.

Il devançait le récit, il disait ce qu’on donnait à manger au vieux, comment il tombait de son banc pendant la nuit, comment après, dans le champ, il apprenait à lire et à écrire à un garçon, de sorte que j’étais obligé de lui demander de ne pas aller si vite et de ne pas oublier ce qu’il avait dit. Ses yeux brillaient, presque en larmes, ses petites mains maigres, noires, s’agitaient nerveusement ; il s’irritait contre moi et me demandait sans cesse : — « As-tu écrit, as-tu écrit ? » Il se conduisait despotiquement envers tous les autres, il voulait être le seul à parler, et ne pas parler comme on raconte, mais parler comme on écrit, c’est-à-dire joindre artistement par la parole les images au sentiment : Par exemple, il ne permettait point de