Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol17.djvu/65

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provoquait en elle une sorte de haine, quelque chose de semblable à ce qu’éprouve celui qui se noie en repoussant l’homme qui s’accroche à lui. Cet homme se noie, certes, c’est un mal pour lui, mais c’est pour l’autre l’unique moyen de salut ; à quoi bon revenir sur ces horribles détails ?

Dès les premiers moments de la rupture, et maintenant au souvenir du passé, un seul raisonnement la calmait : « C’est moi, se disait-elle, qui ai fait le malheur de cet homme, mais du moins, je n’en profiterai pas. Je souffrirai aussi. Je renonce désormais, à tout ce qui avait pour moi le plus de prix : ma réputation et mon fils. Puisque j’ai péché, je ne veux ni le bonheur ni le divorce. Je supporterai la honte et la séparation de mon fils. »

Mais malgré son sincère désir de souffrir, Anna n’y parvenait pas. Elle n’éprouvait aucune honte. Avec le tact qui les caractérisait tous deux, ils évitaient à l’étranger la société russe et tout ce qui aurait pu les mettre dans une fausse situation, et partout ils ne voyaient que les gens qui feignaient de comprendre leur situation, bien mieux qu’eux-mêmes ne la comprenaient. Quant à la séparation d’avec son fils qu’elle aimait beaucoup cependant, elle n’en souffrit pas non plus les premiers temps. Sa petite fille était si gentille et elle s’y était tellement attachée depuis qu’elle n’avait plus qu’elle, que rarement elle pensait à son fils.

En raison du besoin de vivre qui se faisait sentir