Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol17.djvu/85

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Cependant il remarqua que Mikhaïlov attendait son appréciation et il ajouta :

— Votre œuvre a beaucoup avancé depuis que je l’ai vue. Comme alors je suis très frappé de la tête de votre Pilate. C’est bien là un homme bon, faible, fonctionnaire jusqu’au fond de l’âme, qui ignore absolument la portée de son acte. Mais il me semble…

Le visage mobile de Mikhaïlov s’éclaircit tout d’un coup, ses yeux brillèrent. Il voulut répondre mais l’émotion l’en empêcha et il feignit un accès de toux. Bien qu’il attribuât peu d’importance à la compréhension artistique de Golinitchev, et que cette observation sur l’expression du visage de Pilate et son attitude de fonctionnaire fût assez banale, tandis qu’il y avait des choses bien plus intéressantes à dire, Mikhaïlov fut ravi de ses paroles. Lui-même avait pensé la même chose de la tête de Pilate. Le fait que cette observation de Golinitchev n’était qu’une de ces mille réflexions que l’on pouvait faire avec autant d’exactitude et de justesse ne lui en diminua pas l’importance. Du coup il se prit d’affection pour Golinitchev et passa momentanément de l’abattement à l’enthousiasme. Soudain son tableau retrouva pour lui sa vie si complexe et si profonde.

De nouveau il essaya de dire que c’était bien ainsi qu’il avait compris Pilate, mais ses lèvres tremblèrent et il ne put articuler un seul mot.