Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/78

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comme une force qui m’obligeait à faire attention à ceci plutôt qu’à cela, et cette force me tira de ma situation désespérée et donna à mon intelligence une tout autre direction. Cette force m’obligeait à fixer mon attention sur ce fait que ni moi, ni des centaines d’hommes semblables à moi, nous ne sommes toute l’humanité, et que je ne connais pas encore la vie de l’humanité.

Si j’examinais le cercle étroit de mes pensées, je ne voyais que des hommes qui ne comprenaient pas la question de la vie, ou qui, la comprenant, l’étouffaient par l’ivrognerie ou mettaient fin à leurs jours, ou, par faiblesse, traînaient une vie désespérée. C’était tout ce que je voyais. Il me semblait que ce cercle étroit des savants, des riches, des oisifs, auquel j’appartenais, était toute l’humanité, et que les milliards d’autres êtres qui avaient vécu avant nous et vivaient encore n’étaient pas des hommes, mais des bêtes de somme quelconques.

Quelque étrange, incompréhensible, monstrueux, que me semble maintenant ce fait, comment ai-je pu laisser échapper, dans mon analyse de la vie, tout ce qui m’entourait de tous côtés — la vie de toute l’humanité ; — comment ai-je pu me tromper aussi ridiculement, jusqu’au point de penser que ma vie, et celle de Salomon, et de Schopenhauer, étaient la vraie vie, la vie normale, tandis que la vie de milliards d’autres êtres n’était qu’une circonstance sans importance ? Quelque étrange que