Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/98

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termina-t-il, car toute l’altercation se passait en français.

Je prononçai seulement « très heureux » en m’efforçant de donner à ma voix le plus de fermeté possible. Je me détournai et avec la cigarette, qui pendant ce temps s’était éteinte, je revins dans l’autre salle.

Je ne dis rien, ni à mon frère ni aux amis, de ce qui s’était passé, d’autant plus qu’ils étaient plongés dans une chaude discussion, et je m’assis seul dans un coin en réfléchissant à cette étrange aventure. Les paroles : « Vous êtes un mal élevé, monsieur ! » résonnaient dans mes oreilles et me révoltaient de plus en plus. Mon ivresse s’était complètement dissipée. En songeant à mon attitude dans cette affaire, il me vint tout à coup la terrible idée d’avoir agi comme un poltron. « Quel droit avait-il de crier contre moi ? Pourquoi ne m’a-t-ii pas dit tout simplement que cela le gênait ? Mais c’était lui le coupable ? Alors, quand il m’a dit que j’étais un mal élevé, pourquoi ne lui ai-je pas répondu : « Un mal élevé, monsieur, c’est celui qui se permet une telle grossièreté ! » Ou pourquoi ne lui ai-je pas crié tout simplement : « Taisez-vous ! » C’eût été admirable. Pourquoi ne l’ai-je pas provoqué en duel ? Non, je n’ai rien fait de tout cela, mais comme un poltron, comme un lâche, j’ai avalé l’offense : « Vous êtes un mal élevé, monsieur ! » résonnait sans cesse à mes oreilles et m’énervait.