Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol24.djvu/282

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d’une réponse directe, commencera aussitôt à parler non de lui-même mais des choses, en général : de la justice, du commerce, de l’État, de la civilisation. S’il est sergent de ville ou procureur, il dira : « Et que deviendrait l’État si moi, à seule fin d’améliorer mon existence, cessais de le servir ? » « Et que deviendrait le commerce ? » dira-t-il s’il est marchand. « Et que deviendra la civilisation, si je cesse d’y coopérer pour ne m’occuper que d’améliorer ma propre existence ? » Il répondra toujours d’une façon analogue, comme si la tâche de sa vie consistait non pas à faire le bien auquel le porte sa nature, mais à servir l’État, le commerce, la civilisation. Un homme quelconque répond exactement ce que répondent le croyant et le philosophe. À la place de la question personnelle il glisse la question générale, et, comme le croyant et le philosophe, il use de ce subterfuge parce qu’il n’a point de réponse à donner à la question personnelle concernant sa vie, parce qu’il n’a aucune doctrine positive de la vie. Et il en est honteux.

Il a honte parce qu’il se sent dans la situation humiliante des gens qui ne possèdent aucune doctrine de la vie, qui n’en ont pas même la moindre idée, tandis que l’homme, en réalité, n’a vécu et ne peut vivre sans doctrine de la vie. Pour notre monde chrétien, au lieu de la doctrine de la vie, c’est-à-dire au lieu de la religion, on a introduit une