Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol26.djvu/34

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lement inutile, on me dit que je ne pouvais jamais causer tranquillement, que je m’énervais d’une façon désagréable et surtout, on me prouva que l’existence de ces malheureux ne pouvait être une raison pour empoisonner la vie de mon entourage.

Je compris que c’était juste et me tus ; mais, au fond de mon âme, je sentais que j’avais raison et ne pouvais me calmer.

La vie urbaine, qui auparavant m’était déjà étrangère, maintenant m’écœurait tant, que tout ce plaisir de la vie luxueuse qui, jusqu’alors, me semblait désirable, devenait pour moi une souffrance. J’avais beau essayer de trouver en mon âme des justifications de notre vie, je ne pouvais pas, sans trouble, voir mon salon ni ceux des autres, ni la table bien garnie, ni la voiture, ni le gros cocher bien payé, ni les magasins, ni les théâtres, ni les réunions. À côté de tout cela, il m’était impossible de ne pas voir les habitants affamés, glacés, humiliés de la maison de Liapine. Je ne pouvais me débarrasser de l’idée que ces deux choses sont liées, que l’une provient de l’autre. Je me rappelle que ce sentiment de ma culpabilité qui m’était apparu au premier moment, était resté en moi, mais bientôt un autre s’élevait et l’effaçait.

Quand je racontais à mes proches, amis et connaissances, mes impressions de la maison Liapine, tous me répondaient ce que m’avait répondu le premier ami, contre qui je m’étais emporté. En