Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/73

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l’autre bord, et il fixait ses regards le long du fleuve, mais ne voyait rien. En regardant de temps en temps le fleuve et ses bords lointains, qu’à la lumière timide de la lune on distinguait à peine de l’eau, il cessait déjà de penser aux Tchetchenzes et n’attendait plus que le moment d’aller éveiller les camarades et de retourner à la stanitza. Maintenant il se représentait Louchenka, sa petite âme, comme les Cosaques appellent leurs maîtresses, et il pensa à elle avec dépit. Les indices du matin se montraient : le brouillard argenté blanchissait sur l’eau, près de lui de jeunes aiglons, poussaient leurs cris aigus et battaient des ailes. Enfin, au loin, dans la stanitza, s’entendit le premier cri du coq, puis après un autre chant prolongé auquel répondirent d’autres cris.

« Il est temps de l’éveiller », pensa Loukachka en terminant sa baguette et en sentant ses yeux s’alourdir. Il se tourna vers ses camarades, il regarda à qui étaient les jambes qu’il distinguait, mais tout à coup il crut entendre barboter quelque chose de l’autre côté du Terek et il se tourna encore une fois vers l’horizon blanchissant des montagnes, vers le croissant tourné, vers la ligne de l’autre rive, vers le Terek et vers les branches qu’il portait et qu’on voyait maintenant très distinctement. Il lui sembla que lui-même remuait et que le Terek et les branches étaient immobiles. Mais cela ne dura qu’un moment. De nouveau il fixa ses