Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/161

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ce quelqu’un ou avec moi-même. Il était sept heures du soir. Toute la journée il avait plu, et maintenant il commençait à faire beau. Le lac, bleu comme du soufre enflammé, avec les pointes des canots et leurs sillages se perdant, immobile, poli, convexe, s’étendait devant les fenêtres, s’élargissait entre les rives vertes, plus en avant se resserrait entre deux énormes montagnes et, en prenant une teinte sombre, se heurtait et disparaissait dans les montagnes, les nuages et les glaciers, entassés les uns sur les autres. Au premier plan les rives mouillées vert-clair se confondent avec les roseaux, les prairies, les jardins et les villas. Au fond, les lointaines montagnes violacées, entassées, avec de bizarres sommets de rochers et de neige blanc-mat, le tout couvert de l’azur tendre, transparent de l’air et éclairé des rayons chauds du soleil couchant qui se frayent un chemin à travers le ciel déchiré. Ni sur le lac, ni sur les montagnes, ni sur le ciel, pas une seule ligne droite, une seule teinte uniforme, pas un seul moment égal, partout le mouvement, l’asymétrie, la bizarrerie, le mélange infini, le caprice des ombres et des lignes et partout le calme, la douceur, l’unité et le besoin du beau. Et ici, parmi la beauté indéfinie, confuse, libre, devant ma fenêtre même, nettement, artificiellement, se trouve la barre blanche du quai, les tilleuls avec les supports, les bancs verts, œuvres humaines, pauvres, banales, qui ne sont