Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/227

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Même Katia que je connaissais et aimais comme moi-même, changeait à mes yeux. Maintenant je comprenais qu’elle n’était pas du tout obligée d’être la mère, l’amie, l’esclave, comme elle l’était pour nous. Je compris tous les sacrifices et le dévouement de cette créature aimante. Je compris tout ce que je lui devais et commençai à l’aimer davantage. C’est aussi lui qui m’apprit à envisager autrement qu’auparavant nos serfs, nos domestiques, nos bonnes. C’est ridicule à dire, mais, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, j’avais vécu parmi ces gens plus étrangère pour eux que pour des personnes que je n’avais jamais vues. Je n’avais pas réfléchi une seule fois que ces hommes aimaient, avaient des désirs et des regrets comme moi.

Notre jardin, nos bosquets, nos champs, que je connaissais depuis si longtemps, soudain me parurent nouveaux et beaux. Ce n’est pas en vain qu’il disait qu’il n’y a dans la vie qu’un seul bonheur vrai : vivre pour autrui. Alors cela me parut étrange, je ne le comprenais pas. Mais cette conviction gagnait déjà non seulement mon intelligence, mais mon cœur. Il m’ouvrit une source entière de joies dans le présent, sans rien changer à ma vie, sans rien ajouter, à chaque impression, sauf lui-même.

Tout ce qui, depuis l’enfance, était silencieux autour de moi, s’animait soudain. Il avait suffi qu’il vint pour que tout cela se mit à parler et à