Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/348

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et le silence devenaient de plus en plus solennels ; au ciel les étoiles s’allumaient de plus en plus souvent. Je le regardai et soudain mon âme devint légère comme si l’on en eût enlevé un nerf malade et douloureux. Tout à coup je compris clairement que les sentiments d’autrefois étaient passés pour toujours, comme le temps lui-même, et qu’il était non seulement impossible d’y retourner, mais que ce serait pénible et gênant. Ce temps qui me semblait si heureux, était-il si beau ? Y a-t-il si longtemps, si longtemps ?

— Cependant il est temps de prendre le thé, — dit-il ; et ensemble nous allâmes dans la salle à manger. Dans la porte nous rencontrâmes de nouveau la nourrice avec Vania. Je pris l’enfant dans mes bras, couvris ses petites jambes nues, rouges, le serrai contre moi et, l’effleurant à peine de mes lèvres, je l’embrassai.

Lui, tout endormi, remuait ses petits doigts écartés, ouvrait ses petits yeux vagues comme pour chercher ou se rappeler quelque chose. Tout à coup ses petits yeux s’arrêtèrent sur moi, l’étincelle de la pensée brilla en eux, les petites lèvres ouvertes se plissèrent en un sourire. « Le mien, le mien, le mien ! » pensai-je. Avec un heureux tremblement de tous les membres, le serrant contre ma poitrine et me retenant à grand peine pour ne pas lui faire mal, je commençai à baiser ses petites jambes froides, son petit ventre, ses mains, sa