Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/261

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couvrir de honte et à se moquer de moi, précisément parce que j’ai fait des démarches pour lui, que je l’ai accueilli, aidé ; je sais, je comprends quel grain de sel aurait pour lui cette tromperie, si c’était vrai, oui, Si c’était vrai. Mais je ne le crois pas. Je n’en ai pas le droit ; je n’y puis croire. » Il se rappelait l’expression du visage de Dolokhov dans ses moments de cruauté, par exemple quand il liait le policier sur l’ours et les jetait à l’eau, ou quand, sans cause, il provoquait un homme en duel ou tuait d’un coup de pistolet le cheval d’un postillon. Une telle expression se montrait souvent sur le visage de Dolokhov quand il le regardait. « Oui, c’est un bretteur, pensait Pierre. Pour lui, tuer un homme ne compte pas. Il doit lui sembler que tous sont des poltrons et ce doit lui être agréable. Il doit penser que moi aussi j’ai peur de lui. Et en effet, j’ai peur. » À ces pensées, Pierre sentait de nouveau quelque chose de terrible et de monstrueux s’élever dans son âme.

Dolokhov, Denissov et Rostov assis en face de Pierre paraissaient très gais. Rostov causait gaiement avec ses deux amis dont l’un était un brave hussard, l’autre un bretteur réputé, un polisson qui, de temps en temps, jetait un regard moqueur sur Pierre. Celui-ci frappait, à ce dîner, par sa personne concentrée, distraite et lourde.

Rostov regardait Pierre avec malveillance parce que Pierre, pour lui un hussard, n’était qu’un