Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/334

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Sonia prit le premier accord du prélude.

« Mon Dieu. Je suis un homme perdu, malhonnête ! Une balle dans le front, c’est tout ce qui me reste, et non pas chanter. M’en aller ! Mais où ! Qu’importe, s’ils chantent ! »

Nicolas, en continuant à marcher, regardait sombrement Denissov et les jeunes filles, en évitant leurs regards.

« Nicolas, qu’avez-vous ? » demandait le regard de Sonia fixé sur lui. Elle s’était aperçue aussitôt qu’il avait quelque chose.

Nicolas se détourna d’elle. Natacha, avec son flair remarquable, elle aussi avait aussitôt observé l’état de son frère. Elle le remarquait, mais elle était si gaie en ce moment, elle était si loin de toute tristesse, de tout souci, que volontairement (comme il arrive souvent avec les jeunes gens) elle se leurrait. « Non, je suis trop gaie maintenant pour gâter ma gaieté par la compassion et la douleur d’un autre, » pensait-elle. Et elle se dit : « Non, je me trompe sans doute. Il doit être aussi gai que moi. »

— Eh bien ! Sonia, dit-elle ; et elle alla se placer au milieu de la salle, où elle croyait la résonance meilleure. La tête soulevée, les bras ballants, comme les danseuses, Natacha, d’un mouvement énergique, en marchant du talon aux pointes arriva au milieu de la salle et s’arrêta.

« Voilà ce que je suis ! » semblait-elle dire en