Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/348

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dise d’une voix perçante, et insistait particulièrement sur les pantoufles en peau de chèvre. « J’ai des centaines de roubles que je ne sais où employer et elle, elle porte une pelisse déchirée et me regarde timidement, » pensa Pierre.

« Et à quoi bon cet argent ! Peut-il ajouter un iota au bonheur et à la sérénité de l’âme ? Y a-t-il quelque chose au monde qui nous puisse faire, elle ou moi, moins sujets au mal ou à la mort ? À la mort qui termine tout et qui doit venir aujourd’hui ou demain ? Qu’importe le moment auprès de l’éternité ? » Et de nouveau il serrait la vis qui n’atteignait rien et qui continuait de tourner sur place. Son valet lui donna un livre coupé jusqu’à la moitié, un roman en lettres : Madame Suza.

Il se mit à lire des pages concernant les souffrances et la lutte vertueuse d’une certaine Amélie de Mansfeld. « Pourquoi a-t-elle lutté contre son séducteur puisqu’elle l’aimait ? Dieu ne pouvait mettre en son âme une aspiration contraire à Sa volonté. Ma femme n’a pas lutté, peut-être a-t-elle eu raison. On n’a rien trouvé. Rien n’est certain…, se dit de nouveau Pierre. Nous pouvons seulement savoir que nous ne savons rien. C’est là le plus haut degré de la sagesse humaine. »

Tout en lui et autour de lui se montrait confus, insensé, abject. Mais dans ce dégoût même envers tout ce qui l’entourait, Pierre trouvait une sorte de plaisir qui l’agaçait.